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Mon nom de scène aurait dû être...!
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Nouvelle terminée le samedi 28 février 2008!
MON NOM DE SCENE AURAIT
DU ETRE.... (version longue)
Mon
nom de scène aurait dû être « Terre de feu » mais Giovanni me l’a déconseillé.
J’avais écrit un texte qui portait ce titre. Mais pour la boite, FIRE
suffirait. Assez de sophistication. J’ai rencontré Giovanni dans une salle de
musculation. J’avais 19 ans à l’époque et après avoir fini vaille que
vaille mes études, ici en Italie, ça s’appelle autrement, en France, on dit
Bac, je pense, j’ai quitté le foyer parental. Enfin, de parents, il n’y en
avait pas tant que ça ou pas des
plus présents. Ils gagnaient bien leur vie mais étaient souvent occupés de
corps comme d’esprits. J’étais un élève peu doué mais calme. J’étais
bien conscient que je cherchais ma voie, j’étais ouvert à tout donc quand
l’école… fut finie, je postposai la suite, l’université notamment, qui
était à ma portée, du moins, financièrement mais je n’en avais pas envie,
ni le courage. Certains auraient considéré ma situation comme plus
qu’enviables, en réalité, je n’avais de parents que de nom. Ceux-ci
avaient fondé de grands espoirs en moi, espoirs qui se voyaient, semblait-il,
peu appropriés. Un élève moyen, au premier rang certes mais avec une moyenne
partout et surtout une motivation quasi inexistante. Il était temps de prendre
de grandes décisions, eux en avaient pour moi, ils avaient échoués et donc se
sont consacrées sur eux-mêmes, un héritage en vue à mon nom, un appartement
vendu me tirant selon eux d’affaires. Et voilà mes géniteurs envolés vers
des cieux plus cléments. Je doutai à cet instant de les revoir un jour. A
moins qu’une carte postale fut à considérer comme une marque d’affection ?
J’avais,
à l’obtention de mon diplôme, 19 ans, pensé qu’il était temps de prendre
mon envol moi aussi. Un compte en banque, ma foi, bien garni, je pris un
appartement simple mais de grande surface dans un immeuble cosy. Quatre étages,
une pianiste au sommet. Je l’entendais en sourdine car j’étais souvent à
la maison. Un peut trop souvent pour un jeune homme, il était temps de prendre
quelques dispositions. Je n’étais de la graine de ceux qui prennent de
grandes dispositions mais l’ennui n’emplit pas tout. Tant qu’à glander,
autant voir venir et en attendant que le destin, l’avenir, appelez-le comme
vous voulez se manifeste, je commençai à me prendre en mains : très
courageusement, je fis mes premières armes et je m’inscris dans un club de
fitness.
Très
honnêtement, je ne suis pas quelqu’un de très doué intellectuellement mais
je suis débrouillard et entêté. Après six mois à la salle, en y allant tous
les jours, les résultats étaient déjà là. J’étais mince à l’époque
et aux dires des filles de l’école, j’étais un beau gosse. Un beau gosse
vide d’esprit et sans envergure, mais beau gosse tout de même. Je n’étais
donc pas très musclé mais ça commençait à venir. Giovanni est devenu plus
qu’une connaissance dans ce temple de la fonte, c’est devenu un ami, peut-être
le premier. Je n’étais pas doué pour l’amitié qui obligeait à se dévoiler,
à assumer ses sentiments, une indifférence de façade et une politesse un rien
glacé m’avaient sorti de pas mal de situations. Voilà mes deux axes en matière
de conduite de vie, je m’y accrochais en attendant mieux.
On
avait nos habitudes. Quand on s’entraînait aux mêmes heures par exemple,
d’aller boire un verre au milieu du circuit. J’aimais tout chez ce gars. Il
devait avoir entre 21 et 22 ans. Il était déjà balèze et très sûr de lui.
Et en plus, il semblait avide de tout et prêt à foncer pour obtenir ce qu’il
voulait. Il me semblait surtout savoir ce qu’il voulait. Quand pour une fois,
il me parlait d’autre chose que de la pluie et du beau temps, j’étais tout
ouïe. Il me parlait un ton plus bas et me dit qu’il s’entraînait très dur
ici pour être bien présentable. Comme moi, je ne suis pas très bavard, je fis
quelques « ah bon » « et pourquoi » pour relancer la conversation. J’étais
curieux sans plus. « Oui », dit Giovanni. « Je travaille dans un club. Une
chouette boîte pour dames seulement ». S’en suit mes sempiternels « ah oui
» « et encore » et « dis-moi plus, ça m’intéresse »… Bref, Giovanni
était une sorte de Chippendale. Il travaillait le soir, trois fois par semaine,
mercredi, vendredi et samedi dans une boîte de moyen standing où il se
produisait sur scène. Comme je m’en doutais un peu, Giovanni devait être irréprochable
physiquement. Il ne buvait que des boissons sans alcool car malheureusement, au
club, pour émoustiller ces dames, il ne fallait pas que montrer des hommes bien
musclés, d’ailleurs me dit-il, il ne fallait pas croire que les clientes
n’avaient pas des goûts différents. Bien sûr, l’âge des danseurs,
c’est comme ça que Giovanni se pensait et appelait les autres, devaient être
jeunes, entre 20 et 30 ans mais on pouvait avoir toutes les tailles. Moi, par
exemple, dans six mois, je pourrais commencer. Je riais beaucoup à l’idée de
me promener dans un string et de faire le con devant un parterre de femmes bien
éméchées mais bon, qui sait comment la vie tourne. Giovanni lui ne
plaisantait pas. Il me dit qu’en réalité, le club rapportait beaucoup. On y
gagnait pas mal du moment qu’on avait une bonne hygiène de vie. Le boulot
n’était pas si facile et la patronne qui gérait la boîte était très
stricte mais juste. Les employés étaient sympas, bref, l’encadrement était
professionnel. De plus, dis Giovanni, on y traitait bien les clientes. « Les règles
sont établies et à respecter », tu verras. Moi je te propose de continuer à
t’entraîner. Si cela t’intéresse encore dans quelques mois, on en
rediscute et tu te présentes.
Et
c’est ce que je fis. D’abord, pour la première fois, Giovanni et moi, nous
mangeâmes dehors. Il m’expliqua le boulot. C’était un endroit assez
chicos, je mis le seul, costume que j’avais, celui que Fanny, la pianiste de
mon immeuble m’avait offert, mais je m’égare. Nous étions dans une sorte
d’alvéole. Plus tard, j’en fis mon QG pour un autre usage, comme Giovanni
d’ailleurs mais bon les règles de base de mon futur job s'assimilaient petite
à petit. Je m’aperçus très vite qu’il n’avait pas menti en disant que
le boulot était loin de l’image un peu fantaisiste que le tout venant se
faisait. D’abord, il m’expliqua qu’il n’y avait que trois clubs comme
celui-ci dans la ville. Or nous étions déjà une ville importante. Il
m’informa également que la clientèle était très disparate. Constituée à
la fois de membres occasionnels et de membre qui venaient parfois de fort loin.
Enfin, une classe à part existait également. Des femmes, parfois habituées,
fort riche qui pouvaient se permettre de venir plusieurs fois en un mois. Il
n’y avait pas vraiment de droit d’inscription, les pourboires étaient non
pas interdits mais ne constituaient pas la règle. Par contre les boissons étaient
fort chères. La patronne tablait sur deux choses. Le club en question était
constitué de deux étages, un parterre où les clientes étaient à des tables
comme dans un café normal ; elles étaient obligées de consommées, elles
avaient une sorte de note au bar et payaient-le tout à leur sortie du club. Il
y avait deux hommes de la sécurité, discrets mais néanmoins bien présents.
Il y avait le bar, immense mais un seul barman en réalité. Son rôle pour nous
était considérable, je l’apprendrai plus tard. Sur le côté droit, il y a
un escalier qui menait à des sortes de gradins. Là, des femmes plus fortunées
pouvaient manger. Soit elles regardaient le spectacle de ces hauteurs, soit
elles s’enhardissaient et venaient rejoindre… leurs collègues au parterre.
Elles gardaient néanmoins leurs tables. Celles-ci étaient réservées pour
toute la soirée. Les autres soirs, autrement dit, le lundi, mardi et jeudi, le
club était un lieu de rendez-vous
galants. Les « danseurs » n’y venaient pas. On passait du style « only for
ladies » à un club un peu classe pour hétéros ou pour hommes d’affaires
fatigués qui veulent se torcher après une bonne affaire. Les femmes et les
hommes y venaient, buvaient, mangeaient et ce qu’ils décidaient après n’étaient
pas de notre ressort. Ca tournait bien et les bénéfices étaient conséquents.
Nous étions, si j’acceptais l’offre, très bien payés.
Giovanni
avait bien préparé la chose mais je voulais avoir un autre avis. C’est là
que Fanny entre en jeu. Je l’avais déjà dit, pour les filles de l’école,
j’étais un beau garçon. Dire que toutes les filles se jetaient à mon cou
serait exagéré mais j’avais le choix. Soit, j’acceptais les clins d’œil
appuyés, les sorties dans des cafés, puis des restaurants et ça se terminait
au lit, soit je déclinais l’invitation. Je n’étais pas vraiment une bête
de sexe et c’était une raison valable d’hésiter à travailler au club,
proposition qui ne me branchait qu’à moitié. De plus, il faut bien
l’avouer, je n’étais sûrement pas l’amant fougueux que j’aurais voulu
être. Une sorte d’indifférence s’emparait toujours de moi et je sentais
bien trop le côté factice de ces rencontres avec ces jeunes filles qui ne
savaient sans doute pas plus que moi ce qu’elles voulaient faire de leur vie.
Souvent, je sortais avec une belle jeune fille et elle restait avec moi, plus
pour le côté flatteur qu’il y avait de m’avoir dans son tableau de chasse,
que pour mes prouesses au lit. J’étais jeune, je devais apprendre. Ce que je
recherchais, c’était une relation plus engagée mais je n’étais pas encore
prêt et pas sûr de l’être un jour.
Fanny
était la pianiste du dernier étage. Elle la seule locataire a avoir mis son
nom à la sonnette. Ce qui me plaisait énormément. Les autres locataires étaient
des gens de passage et c’est un peu comme cela que je me considérais. A tout
hasard, j’avais cherché dans un magasin spécialisé des disques à son nom
et à ma grande surprise, j’en trouvais quelques-uns. Elle jouait en quatuor.
Toujours mis en vedette certes, mais elle n’avait pas une discographie énorme.
En résumé, elle avait commencé tôt, puis avait connu une carrière lente
mais sûre. Les enregistrements s’enchaînaient ainsi que les tournées. Son
mari fut introduit dans son groupe d’habitués.
Peu après, ses enregistrements avaient cessé. J’avais beau avoir
cherché auprès du vendeur, sur Internet de quoi satisfaire ma curiosité, rien
de bien révélateur ne ressorti de mes recherches, ce déclin dans sa carrière
restait mystérieux. Une ascension brisée, un scandale financier et ma foi très
peu d’échos dans la presse, même dans celles dédiées à la cause. Une
petite pièce de Chopin tiré de ces 26 préludes, notamment le B minor
m’avait bien plus. Un doigté qui me plaisait beaucoup, du charme musical pour
le néophyte que j’étais.
Je
m’étais assez investi en m’informant que pour ne pas approcher de la source
même.
Un
jour donc, dan un mélange de désoeuvrement et de curiosité un peu morbide, je
montai au sommet de l’immeuble, 4 étages, 4 appartements et je toquai à sa
porte sous le prétexte fallacieux que j’étais un nouveau locataire, ce qui
n’était pas vrai d’ailleurs et que je voulais me présenter. Fanny était
une dame d’un certain âge déjà, du moins pour un jeune comme moi âgé de
mes 19 ans printemps. Elle devait être dans la quarantaine et à mes yeux, elle
était splendide. L’allure d’Hélène Grimaud, les yeux de braise de Martha
Argerich dont elle avait parfois l’intensité dans le jeu musical. A la fois sûre
d’elle et fragile, très expressive et loquace et parfois, très silencieuse,
ses yeux en disant plus que sa gestuelle ou ses mots. Son piano était placé
dans la meilleure pièce, celle qui donnait sur l’avant qui aurait dû
constituer le living-room. Elle ne parut pas surprise de me voir et nous avions
tout de suite sympathisé. Notre première rencontre fut prometteuse.
Ce
qui m’avait surtout frappé est qu’elle m’avait prié d’entrer mais
qu’elle avait continué de jouer comme si seul l’acte de jouer avait son
importance, je restai sur le pas de la porte transporté par cette concentration
que je sentais comme une vague qui envahissait subtilement toute la pièce. Il
me semblait qu’elle ne levai les yeux sur moi que quand le morceau fut fini ou
du moins qu’elle jugea qu’il fut fini. Dire que je fus intrigué est un doux
euphémisme.
Malgré
notre différence d’âge, je me disais que je pourrais tenter à nouveau ma
chance. Nous avions parlé de musique classique et elle fut très surprise que
j’avais pris la peine de m’enquérir d’elle au point d’avoir acheter
toute sa discographie. Qu’elle en fut flattée ou non, elle n’en laissait
rien paraître. Je pensais qu’elle restait encore sur ses gardes, ce qui était
bien normal, des jeunes gens qui apprécient le classique n’étaient pas légion
mais nous n’en étions pas plus exotiques pour cela. Je lui appris, mais bien
plus tard, que je n’y connaissais rien en ce domaine.
J’attendis
pour la forme une semaine encore et je vins à nouveau quand je l’entendis
jouer. Cette fois, elle m’offrit à boire, un simple coca, je m’en souviens
et me demanda si elle pouvait continuer à jouer. Ce qu’elle fit. Je sirotai
mon coca et je la regardai exercer son art. J’aimais bien son air inspiré.
Pour ce que j’en connaissais, elle jouait avec un rare doigté. Le classique
m’est complètement étranger. Ainsi que le rock et la techno. Mon truc à
moi, c’est le jazz. Quand elle semblait avoir fini un morceau je lui demandai
si elle voulait et si elle en avait encore la partition de me rejouer un des 26
préludes de Chopin qui m’avait tant plus. Ce fut le seul moment où je la
sentis désemparée. Je ne fus sans pas très diplomate car je lui précisai
l’endroit de l’enregistrement et la date. Elle différa mon désir à sa
manière. On prit un café, une pâtisserie (je ferai plus de musculation le
lendemain… tout à un prix) et nous parlâmes musique. Fanny avait été une
pianiste de renommée. Pas une diva qui faisait des tournées interminables,
m’informa-t-elle mais elle jouait déjà dans plusieurs ensembles et la vie à
l’époque allait bon train. Les ennuis commencèrent quand son mari, qui était
également son imprésario, commença à se comporter en dictateur. Elle fit vérifier
ses comptes, elle avait quand même sorti plusieurs disques et cela constituait
une rentrée d’argent non négligeable et suite à une expertise par un
comptable indépendant, elle surprit des malversations financières de la part
de son mari en qui elle avait placé toute sa confiance. Il lui semblait que
c’était le moment de reprendre sa vie en main. Procès et divorce s’en
suivirent. Elle était gagnante dans ce douloureux processus mais arrêta
l’enregistrement de disques ou plutôt, elle les espaça considérablement.
Les tournées étaient finies. Ses anciens disques se vendaient encore, elle
avait quand même sa réputation, ses derniers disques, eux, étaient moins
promotionnés mais la musique, pour le moment, constituait son seul univers.
Bref, elle était seule et… elle me plaisait beaucoup. Je m’attardai plus
que de raison et ma foi, on ne calcule pas ses choses mais le courant devait
sans doute bien passer entre-nous. Elle sembla reprendre ses esprits et nous
regagnâmes la petite pièce et exécuta de mémoire le prélude que je lui
avais demandé de me jouer. Elle semblait plus détendue, je ne savais ce qui était
entrain de se jouer à ce moment mais instinctivement je sentis qu’en elle,
une appréhension s’était évanouie. Ce fut peut-être cela qui déclencha
notre relation, je n’en sais rien mais nous finîmes au lit en cette fin
d’après-midi. Il n’y eut pas de surprise. Ce fut agréable, sans plus. Mais
je me sentis plus en confiance avec Fanny. Elle semblait d’une incroyable
patience. Comme s’il elle s’investissait en moi, voyait en moins un avenir
que moi-même je ne percevais pas encore. Toujours au lit, je m’enhardis et ne
voyant pas ce que j’avais à perdre, je lui parlai de la proposition de
Giovanni. Je m’attendais à tout sauf au fait qu’elle se m’y à y réfléchir
de façon censée. Elle me dit que ce n’était pas à négliger mais que ce métier
était dangereux pour le psychisme. On n’en sortait pas indemne. La sexualité
était un vaste domaine, se balader nu devant des inconnues, ça s’apprend et
on apprend à gérer cela. Giovanni lui semblait à l’aise avec tout ça, je
comptais sur lui. Apparemment, Fanny était également de mon côté. J’avais
deux amis, je commençai à y réfléchir plus sérieusement.
*
J’étais
à mon piano quand on toqua à ma porte, j’étais au piano mais rien de
grandiose ne se passait. Le piano nécessite, c’est évident une technique,
ainsi qu’une agilité des doigts, des mains, une bonne coordination entre les
deux membres mais ce qui distingue une bonne technicienne d’une vrai
musicienne est l’esprit qu’elle injecte dans l’interprétation d’un
morceau, il ne suffit pas de lire les notes et les jouer, la partie est plus
fine et plus subtile. Le morceau doit posséder un esprit qu’il faut
respecter. Plus le morceau est long, plus la partie est ardue. Et j’en étais
loin de le maîtriser, ainsi je continuai son exécution tandis que ce rare
visiteur attendait patiemment que je finisse et j’avoue que cela m’avait
plu. Pour quelqu’un qui a joué quelque fois devant un public, l’instinct
entre énormément en jeu. Parfois, une réaction de foule se déclenche et peut
faire balancer un concert vers les plus hauts sommets et vice-versa. Dire que
seul le talent des musiciens fait pencher la balance est une absurdité, plein
de points pouvaient influencer notre état d’esprit, sans parler de
l’entente musicale et psychologique entre le trio ou le quatuor. Ce jeune
homme me semblait être fait d’une autre pâte. Plus que sa beauté qui était
stupéfiante, c’était son naturel qui me plaisait en lui. Il était toute
attente, avide d’apprendre. Je l’appris à mes dépens. Voulant jouer, sans
doute inconsciemment, un rôle pédagogique un peu inapproprié, je lui parlai
des différentes façons d’interpréter un morceau mais ce qu’il entendait
était un tout. Mes mots, ma musique, le piano dont on ouvre et ferme le
couvercle semblait le captiver. Il pouvait me voir jouer une heure voire plus
assis sur une chaise et ne pas manifester cette impatience qui m’horripilait
tant en cette jeunesse. Quand nous étions passés du statut de simples
locataires à amants, nous avions un petit jeu qui me paraissait charmant. Je
jouais souvent selon des partitions différentes sans but précis. En sa présence,
il me semblait que la petite pièce s’emplissait d’une chaleur, d’une
humanité qu’elle n’avait plus connue depuis des années. Bref, ces moments
si brefs, où j’étais en réelle communication avec le public, toutes
proportions gardées, je le retrouvai avec cet ami. Cela me transportait dans
des états que seuls ceux qui ont pratiqué en face d’un public de mélomanes
peuvent connaître. Souvent, c’est lui qui mettait doucement sa main sur la
mienne quand j’avais fini un morceau et nous nous regardions plus ou moins
longuement dans les yeux. Il est très compliqué d’expliquer ce qui se passe
entre deux êtres mais il y a des messages qui peuvent passer par les yeux,
c’est ce que j’apprenais seulement à mes dépens et avec un amant qui avait
la moitié de mon âge, c’était une expression de désir bien sûr, mais
aussi une demande informulée, une demande de quelque chose de plus, que la
musique fut incapable d’apporter. D’ailleurs nous n’allions pas au lit
seulement pour le sexe, il nous arrivait de simplement nous allonger et quelles
que soient nos dispositions, je me laissais appréhender par cette attente du
rien. La plénitude des sens sans doute, une petite niche de paix assurément,
je jouais, je commençais à m’investir en quelqu’un d’autre et appris à
lui faire confiance. Très tôt je lui confiai mes clefs. Je voyais partout la
trace de ses visites en mon absence. Un verre qui traînait, le niveau d’un
jus en bouteille qui baissait, des petites traces de vie dans cet appartement
qui en avait été dépourvu depuis si longtemps. Etait-ce le temps d’une
renaissance ou bien fallait-il encore se préserve ? Un combat de chaque jour
pour me laisser aller, faire confiance en l’instinct de ses sentiments
premiers…
*
Bref,
à 20 ans, je commençai au club. Les débuts ne furent pas brillants. Je
rencontrai Madame. C’est ainsi qu’on appelait la patronne. Je remarquai
qu’aucun employé ne faisait de remarques désobligeantes sur elle et je
compris très vite pourquoi. C’était une professionnelle jusqu’au bout des
ongles, elle exigeait le meilleur de vous, un respect total des consignes qui étaient,
je m’en rendais compte lors de mon entretien avec elle, très strictes mais
aussi un respect des clientes qui étaient avant tout des femmes qui voulaient
s’offrir du plaisir, qui payaient pour cela et qui devaient ressortir du club
en ayant eu l’impression qu’elles en avaient eu pour leur argent. Le cadre
était factice, le lieu et le spectacle ne l’étaient pas moins mais tout était
fait dans certaines conditions afin que tout se passait au mieux.
En
plus de séances de musculation que je plaçais en fonction à présent de mes
« prestations » au club, nous étions obligés de suivre une fois par semaine,
une sorte de prise en charge de notre numéro. Comme tout le monde qui n’est
pas spécialement habitué à ce genre de boîte et comment aurais-je pu l’être,
celui étant réservé aux dames, je pensais qu’il fallait juste se montrer
dans une sorte de string, dandiner un peu, remuer les fesses et le tour était
joué. La réalité était tout autre. En réalité, les choses se passaient en
deux actes, voire trois. Une partie des danseurs étaient déjà au comptoir
quand les portes s’ouvraient. Ça démarrait doucement vers 20 h, 20 h 30. A
tour de rôle, nous nous asseyions au comptoir. On s’habillait avec élégance.
Là, le professeur de danse, car c’en était un n’avait rien à nous
expliquer. Giovanni m’a conseillé d’aller mollo avec l’alcool, de n’en
boire que quand c’est nécessaire donc, quand on accueillait les clientes par
des sourires, quand on les guide vers les tables par exemple, nous buvions de
l’eau gazeuse, des bières sans alcool, etc. C’est elles qui buvaient, nous,
nous devions avoir l’esprit le plus clair possible, quasiment un régime
d’athlètes. Ensuite, de 21 h 30 à 22 h 30, on faisait tous notre petit
strip-tease, histoire d’émoustiller les filles, en fait les femmes, la
moyenne d’âge était de 40 ans. Donc, nous avons déjà des jeunes femmes de
25 ans mais aussi des dames plus âgées de 50 ans. Les plus hardies ont entre
35 et 40 ans. Ce n’était pas spécialement elles qui faisaient rentrer
l’argent mais c’est c’était elles qui faisaient le spectacle. Notre
professeur nous apprenait à s’habiller d’abord. Ce n’est pas si évident.
Chaque soirée, nous portions un costume différent. Je n’avais pas
l’habitude. Pour la scène, chaque mois, chaque danseur a un thème, court,
moyen ou long. Autrement, il démarre dès le départ en string, c’est le plus
difficile, il doit donc surtout soigner ses mouvements car il n’a pratiquement
rien à enlever et le clou du spectacle est de révéler l’objet de convoitise
pour la gente féminine. Pour les moyens, le costume était un peu plus rigolo.
Un danseur a un string en dessous et une vraie veste au-dessus et le long avant
un vrai costume. Chacun, chaque mois, aurait donc une variante. Nous étions
donc tous attentifs car nous savions qu’un jour, pendant un mois, on serait en
court, moyen ou long et qu’on a toujours beaucoup à apprendre.
Pour
mon premier mois, on me donna le plus facile, c’est le moyen. Le long,
bizarrement est difficile car il faut enlever le haut, le bas, c’est très
compliqué. Le moyen, il faut juste enlever le haut, au début. Le professeur
nous faisait chacun défiler. Le numéro restera plus ou moins le même durant
tout le mois. En réalité, son rôle était de nous faire appliquer une série
d’enchaînements qui s’adapteraient à 10 morceaux qui ont plus ou moins la
même structure, le même tempo. Ainsi, une habituée, pouvait venir plusieurs
fois par mois, elle ne serait jamais blasée.
Les
vêtements, je parle pour « les moyens, les longs » étaient différents et
ceux qui n’avaient qu’un string, le professeur soignait leurs mouvements.
Sans vraiment parler de chorégraphie, on pouvait avouer que le spectacle était
soigné et varié. Pour nous, le plus dur était de terminer le strip-tease. La
loi était de suggérer plutôt que de montrer. Si la clientèle en voulait
plus, elle devait s’adresser ailleurs. Ensuite, et je n’ai pas eu le droit
de le faire les premiers mois, il y avait une seconde tournée. De 23 h 30 à 1
heure du matin, le vrai spectacle commençait. Nous n’étions plus vraiment
des danseurs et plus des entraîneurs. Le spectacle se faisait en deux fois
histoire que ces dames jettent leur dévolu sur l’un ou l’autre mâle et
surtout se mette en forme. L’alcool coule à flot, d’ailleurs, c’est clair
que le public du mercredi soir était plus huppé. Ces dames s’imbibaient sans
s’inquiéter de leur réveil le lendemain, le public du vendredi et du samedi
soir était, toutes proportions gardées, plus enthousiastes, un rien plus jeune
et plus assoiffé et donc il fallait leur en donner plus. Pas évident. Là
aussi, la loi était très stricte, c’est le danseur qui devait effectuer son
strip-tease et attiser la convoitise des dames, seule une femme est autorisée
à monter sur scène, ensuite, on jouait au chat et à la souris. L’art du
danseur était de voiler et dévoiler le tout avec une sorte de drap semi
transparent, ce que faisait la dame qui avait la primeur était à la fois vu
mais surtout deviné par le reste du public, pour certains, on n’allait pas
assez loin, pour d’autres, c’était déjà trop. La patronne avait également
pensé à ça, quand dans le public, personne n’osait faire le pas, nous
avions des pros dans la salle. Chaque soir, deux pros étaient engagées. Elles
étaient sans complexes, fatalement plus jeunes que le public et plus à
l’aise. Souvent d’anciennes strip-teaseuses elles-mêmes, voire venant faire
un extra entre deux films pornos. Si aucune dame ne se sentait trop émoustillée
pour monter sur scène, une pro s’y mettait et participait au show. Là aussi
il y avait des règles. Respect aux clientes. La pro a comme consigne de faire
monter la vapeur, elle participe au show et fait monter la température, elle
invite une cliente à monter et c’est tout l’art du danseur de faire en
sorte que la cliente se décide enfin, sinon, la pro. fait semblant d’être
une cliente comme les autres mais le tout très gentiment. En plus du
strip-tease, nous devions nous mettre réellement à poil et à jouer à
cache-cache avec le drap, on se mettait de la chantilly sur le corps ou de
l’huile, le scénario n’était pas très varié mais personne n’avait
encore trouvé d’autres idées et le but du jeu est que la cliente étale la
crème, l’huile et s’enhardisse jusqu’au sexe enfin dévoilé. Là,
c’est tout un chacun. On peut aller très loin mais la loi est la loi et de
toute façon, rien d’illégal ne se déroulerait sur scène. C’est évidemment
ce moment-là qui est le plus dur pour moi. Durant trois mois, j’ai subi pour
la première fois de ma vie un stress immense. Fanny a été de mon côté.
Souvent, je m’allongeais à côté d’elle sans rien faire quand je revenais
du club. J’avais la clef, je venais quand je voulais et j’étais toujours le
bienvenue. Je ne voulais surtout pas analyser mes rapports avec Fanny mais de
jour en jour elle prit de l’espace dans ma vie, mis de l’affectif, là où
il n’y en avait pas.
Bien
sûr, je lui avais vite appris que mes connaissances en musique classique se
limitaient à ses enregistrements, elle me posa des questions sur ce que
j’appréciais. Ma vraie passion était le jazz. Une passion qui m’a toujours
tenu écarté des mes camarades de classe. Il est vrai que c’était une
musique de vieux. Du moins, les cons que je côtoyais dans ce que je considérais
à présent dans une époque révolue, bannie à jamais, la considérait ainsi.
Eux qui s’enfilaient de la musique enregistrée avec amour via des oreillettes
complètement pourries et qu’ils pompaient sur le net. A se demander s’il
appréciait ce qu’il écoutait par vrai goût ou bien parce qu’elle était
gratuite. Bien sûr, aucun nom de musiciens n’accompagnait cette musique
purement numérique, aucun vrais instruments joués sur ces morceaux, tout était
passé à la moulinette Pro Tool et en avant le nivellement par le bais, rien de
tel dans le jazz. Je n’étais pas prêt pour les anciens, les fondateurs mais
je piochais dans les jeunes formations, le nouveau jazz, voire le free jazz
quand il épiçait une musique où le swing primait plutôt que la recherche
pure. Je trouvais mon bonheur dans un magasin niché dans les beaux quartiers.
Un monsieur un peu guindé était éternellement au comptoir. Pas de bornes d’écoute
en ces lieux, tout passait par lui. Il conseillait, précisait, vous faisait
comprendre par un tapis de mot en quoi consistait le répertoire de tel ou tel
groupe, que je me limitais aux nouvelles formations devait le choquer quelque
peu mais mon âge devait l’éberluer également, tout cela à part égale, je
devais l’intriguer. Il est vrai que le milieu sentait un peu la naphtaline. Ca
causait bec de saxophones et enregistrements sonores live inédits. Je ne me mêlais
jamais à personne. Je choisissais mes disques et je filais. Charmant ou non, le
vendeur était mon seul contact avec ce monde d’accros, un monde dans lequel,
je ne voulais en rien m’y plonger. Ma vie devait rester vierge et pure, la
passion me semblait redoutable, se livrer n’était pas mon genre, je n’étais
pas prêt tout simplement, le serais-je un jour ?
*
C’est
ma nouvelle amie qui me mit en rapport avec Marcel. Voyant que j’achetais ses
premiers enregistrements mais que j’appréciais surtout le jazz, elle me
conseilla les services d’un monsieur, expert ex-jazz, Monsieur Marcel. Sans
doute un des rares amis qu’elle avait gardés du temps où elle était
vraiment pro, Fanny avait demandé à Marcel de passer chez moi tous les quinze
jours. Ma surprise fut de taille quand je reconnus le vendeur si guindé.
Celui-ci semblait un rien perdu dans cet appartement. La complicité qui me
liait à Fanny semblait de plus le déconcerter au plus haut point, il lui
fallut quelques moments pour se détendre. Je n’ai jamais su vraiment ses
sentiments, car il était d’une discrétion, d’une courtoisie qui me
semblait un rien surannées mais qui me plaisaient tant. C’était chaque fois
la fête et nous soupions tous les trois ensemble. Le but était que Marcel amène
une grosse valise remplie de CD de Jazz. Nous les écoutions, un extrait par-ci,
tout un morceau par-là. Il avait d’abord analysé ma maigre collection, il était
le seul, d’ailleurs, que j’autorisais à entrer en mon antre, même Fanny
n’y avait pas accès, une répugnance que je mis des années à réprimer,
puis nous partions en constellations. Joshua Redman a joué sur tel ou tel
disque comme accompagnateur, allez hop, vendu. Le batteur de Redman que vous
sembliez tellement apprécié joue également dans tel ou tel groupe. Etc.
Ainsi, je passais deux charmantes soirées par mois et je me confectionnais une
discographie d’une façon très originale. La seule fois où j’ai réellement
chagriné ce véritable gentleman était quand je refusai d’acheter des
disques de John Coltrane, arguant du fait que j’étais vraiment trop jeune
pour cela. Marcel était toujours très galant avec Fanny et je me doutais bien
que, dans le passé, il avait dû se tramer des histoires sentimentales
entre-eux, mais Fanny m’était extrêmement fidèle. Par la suite, elle a dû
réellement souffert avec mon métier et j’ai parfois été odieux avec elle.
N’empêche, ma vie ne tournait qu’autour de ses trois personnes, Fanny,
Marcel et Giovanni. J’essayais de maintenir des contacts, sinon courtois, du
moins humains avec ces trois proches.
*
Quand
Fanny me téléphona en mon magasin, je fus véritablement en état de choc.
Cela faisait plus d’une dizaine d’années que nous n’étions plus en
relation. Je savais que j’étais une des causes, si pas la première cause de
son divorce d’avec son mari. Bien sûr, celui-ci s’était avéré un
impresario d’une piètre compétence et s’était senti très vite dépassé
par les événements mais le fait d’apprendre que sa femme le trompait
l’avait terrassé. On a dit tant de chose sur les amours passions mais les
sentiments que j’avais éprouvés pour cette femme n’était pas du ressort
du rationnel. J’étais amoureux d’une femme mariée. La raison me dictait
donc de taire ce que mon cœur se refusait évidemment d’appréhender. Fanny
semblait dans le même état d’esprit. Notre relation fut courte mais intense.
Je l’aidai par la suite durant son procès qui la ravagea, tant
psychologiquement que professionnellement ; parmi les musiciens qui
l’accompagnaient, certains prenaient parti pour son mari, d’autres se
refusaient à s’engager plus avant, à prendre parti. Fanny était un être
entier, il n’y avait pas de compromis possible. Quand tout fut terminé et que
sa carrière semblait ralentie au point que les enregistrements devenaient plus
rares, les prestations live plus rares encore, la musicienne semblait entretenir
son talent pour elle seule, jouer pour un public inexistant, pas loin de
l’image d’un ermite fauché en pleine gloire. Elle fut brève et directe
comme à l’accoutumée. Elle m’invita à dîner pour me demander une faveur.
Non pour elle, ce que j’aurais fait sur-le-champ, mes sentiments pour elle étaient
restés intacts et forts même si je me doutais bien que nous n’en étions
plus là. Je fus donc extrêmement surpris de revoir ce jeune homme si charmant
qui venait très régulièrement faire ses achats dans ma boutique. Il avait
toujours été d’une très grande correction et les voir ensemble me posait
quelques problèmes. Comme à l’accoutumée, Fanny me mit devant le fait
accompli : elle avait un amant qui avait la moitié de son âge et cet amant
avait besoin de mes conseils. Plus tard, je pus prendre mes distances avec elle.
Je gardais toujours une vive attirance pour elle mais je la respectai trop que
pour m’immiscer dans cette nouvelle relation. De plus, le spectre de son
divorce était toujours un obstacle entre-nous, une sorte de non-dit qu’aucun
de nous ne voulait aborder. Sorte de pacte secret dont on ne sait s'il
empoisonne la vie ou se révèle être un secret complice.
*
Giovanni
partageait ma loge. Comme je débutais dans le métier, il me conseillait de ne
pas regarder le show des autres, surtout pour la 2e partie du spectacle.
Cependant, si je voulais, je pouvais le voir en action. A ce moment-là, je me
glissais discrètement au bar pour descendre un coca ou une boisson gazeuse.
Qu’il me demandait de ne pas voir le show des autres avait plus ou moins un
sens. Il fallait que je me trouve un style, même si j’étais maladroit au début,
nulle doute que certaines clientes raffoleraient de cela. Il fallait bien se
mettre en tête que la Patronne voulait offrir un choix varié et pas des
danseurs ayant la même morphologie ou le même style. Parfois aussi, je pense
que Giovanni avait d’autres idées en tête mais je ne le devinerai que plus
tard. C’est ainsi que je fis mes classes. Parfois, je repartais tout de suite
après mon premier tour de chauffe. Parfois, je restais pour le spectacle de
Giovanni. C’est vrai qu’il était étourdissant. Chaque soirée, il
renouvelait son numéro. Aucune pro ne devait intervenir, chaque fois, on se
bousculait pour venir étaler la crème sur son torse musclé. C’était à la
fois écoeurant et intriguant. Même si tout cela n’était que du vent, force
était de constater que tout était très bien organisé. La Patronne parfois,
m’invitait à tenir compagnie après mon tour de chauffe à quelques dames qui
venaient juste manger. Je devais faire semblant d’être ravi de manger en
compagnie de parfaites inconnues. Je suppose que j’ai dû côtoyer quelques
richissimes comtesses ou femmes de PDG, allez savoir. Le but de la Patronne est
que je perde mes côtés d’inhibé qui pointaient encore ça et là, mais
aussi que je me conduise en homme du monde, comme le font certains gigolos qui
sont spécialisés dans le rôle de compagnons d’une soirée. J’avais tout
à apprendre et j’apprenais. Je commentais le spectacle en essayant à chaque
fois d’être drôle. Le rôle du barman comme je l’avais dit était très
important. La cliente avait toujours des boissons alcoolisées, la lumière étant
tamisée, on pouvait me servir ce que je voulais. Ainsi, bien souvent, je ne
buvais que du vin allongée, de l’eau pétillante au lieu de mousseux, etc. Si
j’avais vraiment dû boire autant d’alcool que nos clientes le supportaient,
je n’aurais pas tenu le coup.
Je
m’y préparais mais il fallait bien un tour d’envoi. C’est elle même,
Madame qui me l’annonça, « FIRE, tu passes dans le 2e tour, après Giovanni
». Première fois, première chance, le résultat ne fut pas fameux mais au
moins, je ne dus pas faire appel à une pro. Les soirées s’enchaînaient, je
parvins à prendre la distance. Le vendredi soir et samedi soir, étaient plus
relax, la clientèle était vraiment là pour s’amuser, pour avoir du bon
temps. Même en restant professionnel, il était difficile de ne pas être pris
dans l’ambiance. Les années passant, je fus de plus en plus froid et donc de
plus en plus comédien, mais aux débuts, ce fut plutôt marrant. Les soirées
du mercredi furent toujours les plus pénibles, les clients étaient plus
selects et plus dures à émoustiller. Je me mis à vraiment boire de l’alcool
ces soirs-là.
Au
bout de six mois, j’avais acquis les bases, je savais fort bien que tout ne
m’avait pas été expliqué (par exemple que parfois, on devrait faire un
extra dans un autre club car un des danseurs était absent ou parti pour un
meilleur club, une rumeur disait d’ailleurs qu’après cinq ou six ans, soit
on était prié de quitter les lieux, soit on passait à l’échelon supérieur,
dans une ville plus importante, Giovanni devait être sûr d’être dans le «
prochain wagon » tellement il était bon, c’est ce que suggérai par exemple
le barman mais les places étaient rares, le salaire était multiplié par dix,
ce n’était pas tant le spectacle qui était différent que le public. Ici on
devait être pros, là, la méticulosité devait être le critère minimum, le
mot perfection prenait tout son sens. Même dans ces clubs ultra branché, on ne
restait que quelques années, tellement la pression était énorme mais je ne
m’en faisais pas). Je ne m’en faisais pas jusqu’au jour où… le barman
me dit après mon 2e tour de chauffe que j’avais un rencard dans l’heure.
Petro, tel était son pseudo disait cela de façon très digne. A prendre ou à
laisser mon vieux. « Hé Petro, Madame est au courant ? ». « oui, Madame est
au courant mais elle n’a rien a voir là-dedans ». « tu vas aller manger un
bout avec la cliente ou bien, elle voudra du plus corsé, c’est à toi de voir
». J’acceptai !
Pour
ma chance, il ne fut question que de manger. La dame était une cliente du
mercredi. Aux débuts elle fut un peu froide et puis, s’apercevant que
j’avais de la culture, je lui parlai notamment d’une pianiste que
j’admirai, elle se détendit. Visiblement, elle tâtait le terrain. Elle était
ravie de dîner en charmante compagnie, une autre fois peut-être...
Je
demandai conseil à Giovanni… par anticipation. Celui-ci s’excusa de ne pas
en avoir parler. Il y avait tant de chose à dire, à préciser. Il y avait des
règles à respecter dans le club, des choses qui se passeraient en dehors du
club mais qui restaient dans le cadre des règles du club. Une dame peut
s’enticher d’un danseur et ne pas monter sur scène. Elle peut vouloir
manger un coup avec son beau danseur plus tard, voir passer un bout de la nuit
avec lui. On pouvait refuser bien sûr mais c’était mal vu. Je pouvais très
bien me rendre compte pourquoi il n’en avait pas parlé. Pour lui, il n’y
avait pas de problème, je pouvais toujours rompre mon contrat. Mon employeur
comprendrait. Cependant, on touchait aux confins de la prostitution bien sûr.
Les clientes, même en dehors du club devaient être bien traitées. La
politesse était de règle et elles devaient être satisfaites. Giovanni avait
été très clair. Sinon, quelques possibilités restaient. On ne faisait rien
payer, on remboursait même le dîner, on postposait cela à une autre date, on
utilisait des adjuvants pour que tout fonctionne. Je fus surpris que mon ami me
dise cela mais cela concordait, c’était normal, logique. C’était à
prendre ou à laisser. Cinq années à subir ce traitement, en serais-je capable
? La suite prouva que oui, mais à quel prix ?
je ne fus pas le seul à en souffrir. Les demandes affluèrent peu à
peu. Parfois, je fis souffrir Fanny car je du partir alors que nous venions à
peine de nous enlacer. Rendez-vous professionnels. Je devais aussi jongler avec
mes entraînements au fitness, les rendez-vous galants, plus souvent des dîner
en tête-à-tête d’ailleurs qu’au lit, heureusement pour moi, car je n’étais
pas encore prêt et je n’étais pas naïf, je savais que le bouche-à-oreille
fonctionnait car ces rendez-vous ne se faisait pas toujours après mon tour de
chauffe, c’était parfois d’autres jours.
Fanny
le prit bien, aussi bien qu’elle pu le prendre. Je ne sais ce qu’elle éprouvait
mais son visage parfois, laissait passer des vagues de souffrances. Parfois,
nous passions un moment allonger côte à côte sans rien faire car j’avais un
rendez-vous un peu hard dans la soirée. C’était ingérable et pourtant, il
fallait que je me montre inflexible. Même par rapport à l’être qui m’était
le plus proche. Elle me fit aussi la surprise de m’accompagner au fitness,
arguant du fait qu’elle commençait à prendre du poids vu son grand âge,
elle devait se remettre en forme. Je soupçonnai là, à la fois une forme de
coquetterie qui me fit plaisir et l’envie d’être plus souvent à mes côtés.
Giovanni prit cela assez mal aux débuts. Par la suite, il fut poli avec elle
mais jamais ils ne fraternisèrent. Je sus par la suite pourquoi.
La
vie n’était pas toujours lugubre. Il m’arrivait parfois des choses
marrantes. Un jour une cliente m’invita pour un dîner galant. J’étais un
peu sur les nerfs et pour une fois, je bus réellement ; la jeune femme, car
elle était un peu plus jeune… que la moyenne avait du charme. Quand je lui
demandai pourquoi elle m’avait choisi, elle me répondait qu’elle était
seule… seule pour fêter son anniversaire. Bien que l’on put prendre cela
pour quelque chose de triste, je me suis dis que beaucoup de femmes dans notre
public était comme elle, cherchant de la compagnie, ayant ou n’ayant pas
l’argent pour le faire, que c’était des êtres humains. Nous nous
entendions bien et l’alcool faisant le reste, je payai la note et nous sortîmes.
Nous nous baladions bras dessus, bras dessous et nous primes une chambre pas très
loin. Nous fîmes l’amour, ce qui n’était pas prévu. Si je partis quand la
jeune femme s’endormit, je ne pris pas la somme qu’elle avait mise sur une
table, dans la pièce à côté. C’était un anniversaire, j’avais essayé
de me montrer humain.
Pendant
cinq ans, le spectacle continuait. Giovanni gagna en masse et moi en
professionnalisme. Mon agenda fut très vite plein. Cela ne pouvait plus durer.
*
Si
j’avais acceptai ce travail c’était en grande partie à cause de Fanny.
Qu’elle le comprit ou non, le fait en mon esprit était là. Elle en avait
parlé comme d’une possibilité et je l’avais pris comme tel. Dans mon
entourage, elle me semblait la personne la plus responsable. Qu’elle l’eu
dit après si peu de jours de réflexion n’entrait pas beaucoup dans mes
ruminations. Le fait est que ce travail m’éloignait d’elle et que ma
frustration devait se déverser sur quelqu’un et comme souvent, ce fut sur la
personne qui m’était la plus proche. Ainsi nos habitudes de faire l’amour
l’après-midi quand elle faisait une pause au piano se transformaient parfois
en petit jeux sadiques, parfois, elle me lançait une œillade que, en
d’autres temps, j’aurais accueilli avec enthousiasme et que je refusais
froidement, prétextant un rendez-vous plus tardif ou bien une séance d’entraînement.
Je n’étais pas dupe, si je me comportais ainsi c’était tout simplement car
Fanny était la seule personne sur qui j’avais un semblant de contrôle. A
force de devoir accepter de si nombreuses sollicitations que je ne pouvais
refuser, je me rabattais sur la seule personne qui fut la plus pure, la plus
innocente. Celle qui méritait le plus mon amour en souffrait d’avantage. En
lui montrant que je n’étais pas l’être qu’elle avait dompté, il me
semblait que je gardait une certaine estime de moi, sans cela, j’aurais déjà
sombré depuis longtemps. C’est surtout sa confiance en moi qui nous liait et
qui fit durant ces si longues années quelques peu absurdes, que nous nous épaulions
plutôt que d’y prendre prétexte pour délier un lien si fragile. Fanny
croyait en moi plus que je ne croyais en moi, enfin et je le compris que plus
tard, cette relation la confortait dans son talent, ce que je n’appris que sur
le tard tant la vie est d’une imprévisibilité.
*
Si
ma carrière était resplendissante, au point que je n’avais plus une minute
à moi, il me semblait que j’étais sur le point de craquer. Il était temps
de réfléchir à mes priorités. Que je n’étais pas assez mûr pour le
faire, je n’en étais que trop conscient. C’est Giovanni sans le savoir qui
m’aida à y voir clair. Nous avions perdu un peu cette habitude de dîner à
deux, dans ce restaurant à alcôves. Giovanni avait l’air très solennel et
un peu fébrile. Je le connaissais si décontracté, là, je voyais enfin une
autre face de mon ami. Il me dit qu’il avait une proposition pour un spectacle
dans un autre club. Je lui répondis que c’était normal, selon moi et mes
collègues, il était le meilleur, le plus bosseur. Il mit sa main sur la mienne
et me regarda dans les yeux. Je fus estomaqué par sa réaction mais je parvins
à me contenir. La suite coula de source. Il savait que j’étais lié avec
cette dame, cette dame qui venait aussi à la salle de fitness, mais il ne
pouvait que me proposer de venir avec lui, aller là-bas, sans moi… Il se
devait d’au moins me l’avoir demandé. Je retirai doucement ma main. Je ne
savais pas quoi faire. Giovanni était-il comédien à ce point. Tout ce
temps… Je lui fis remarquer que nous étions amis et rien qu’amis. J’appréciais
ses sentiments pour moi mais Fanny passait avant tout. Il n’y avait rien à
ajouter à cela. Le reste du dîner se passa plus calmement. C’était un dîner
d’adieu. Cela aurait dû être un dîner d’amis mais il s’agissait
d’autre chose. L’homme que j’avais en face était plus subtil que je ne le
pensais et moi, je ne pensais qu’à Fanny, le mal que je lui faisais. Si je
n’avais pas réussi à percer mon ami, s’il m’avait caché si longtemps
ses sentiments envers moi alors il y avait péril en la demeure. Nous nous séparâmes
en nous enlaçant. C’était encore mon ami, mon mentor. Je lui souhaitai bonne
route. Nous n’allions plus jamais nous revoir.
Je
rentrai chez moi et montai au dernier étage, je me mis nu et retrouvai mon aimée
à demi endormie. Une légère lueur me parvenait de la fenêtre. Elle était
toujours belle. Je ne pus me résoudre à lui parler du départ de Giovanni. Je
lui dis simplement que je ne retournerai plus au club. L’histoire était ingérable
et je tenais trop à elle. Tout le monde souffrait de cette histoire. Je la
caressai le plus tendrement possible, je lui fis l’amour aussi fougueusement
que possible. Je m’étais conduit comme un couard depuis trop longtemps, je
voulais profiter encore de quelque chose de pure, de direct, de sincère, une
source de sagesse, un lieu de beauté à portée de mains. Je ne devais pas
oublier le principal. Fanny sourit de son plus beau sourire. Heureuse et je
dirais, presque sereine. Rien n’était encore écrit. Tout était possible.
Le
lendemain, je m’éveillai seul, Fanny était déjà sortie. De mon côté, sur
la petite table de chevet, bien en évidence, je trouvai un petit paquet avec un
mot dédicacé de sa main « merci, pour tout le courage que tu a su insuffler
en moi ». Je découvrai un CD. Il s’agissait d’un nouvel enregistrement de
mon amoureuse. Fanny avait semble-t-il mit à profit tous ces moments où je
l’avais laissé si seule pour parfaire son piano et de contacts en contacts,
contrat fut signé et une séance fut enregistrée. Je n’aurais pas dû le
faire étant sûr que le prélude en B minor de Chopin y était inclus mais je
ne pus m’empêcher de vérifier sa présence dans ce patchwork de pièces
nouvelles et anciennes dans son répertoire. Un hommage qui valait alliance. Je
fus remué.
Après
un bon mois de totale réclusion, où un couple apprend vraiment à se connaître,
je rougis de honte en pensant que j’avais complètement délaissé notre ami
Marcel et lui rendit visite. Après une accolade chaleureuse, je lui annonçai
que j’avais arrêté mon travail depuis un bon mois déjà. Je pense que Fanny
était resté très discrète là-dessus mais Marcel était loin d’être un être
dépourvu d’intelligence et par force, d’extrapolation en déduction, il dû
se faire plus ou moins une bonne idée de ce que ce mot « travail »
recouvrait. Sur une impulsion soudaine, je lui annonçai que je me sentais prêt
à affronter, le grand, le maître du jazz, bref, John Coltrane himself. Je
n’ai jamais vu Marcel, cet homme d’âge mûr, si engoncé dans son rôle de
transmetteur de savoir, qui cachait ses sentiments au point qu’il en devait
ressortir abîmé, si amusé. Il prit son temps et chercha quelque chose à
l’arrière de la boutique, c’était semble-t-il le même genre de paquet que
m’avait réservé Fanny. Je suis tout de suite que c’était un CD. Je
l’ouvris néanmoins tout aussi fébrilement. Je découvrai « Love surpreme »
l’œuvre maîtresse du saxophoniste. Marcel me dit avec émotion que ce cadeau
m’attendait dans un tiroir depuis des années déjà. Mais ce ne fut pas tout.
Il m’invita à visiter l’arrière-boutique, nous étions dans une période
creuse et il prit tout son temps. Ce qu’il me proposa par la suite me sembla
logique mais sur le moment, j’allais de surprise en surprise. Il me dit
qu’il avait vu chez moi un ordinateur et que le monde virtuel lui était complètement
étranger. Cependant, il lui semblait que le futur de sa boutique devait passer
par une extension sur le net. Il me proposait donc une place d’assistant.
J’aurais à gérer un site web où la boutique serait présentée, son
catalogue mis en évidence. S’il pouvait prendre des commandes verbalement, on
pouvait le faire aussi par ordinateur. Enfin, plus intéressant à ses yeux, si
la branche virtuelle de la boutique prenait de l’ampleur, pourquoi ne pas
organiser des concerts, des rencontres pour des enregistrements, ce que lui ne
pouvait faire, étant trop occuper à jouer le Monsieur Loyal derrière son
comptoir. Il avait des contacts, tout était dans l’art de faire fructifier ce
réseau. J’acceptais avec joie cette proposition. L’avenir semblait prendre
forme. En m’ouvrant à d’autres personnes, en me risquant au lâcher prise
des sentiments, j’avais perdu un ami mais j’avais aussi gagné en maturité.
J’avais prouvé à certaines personnes que je n’étais pas simplement un être
au physique parfait mais un être digne de confiance, j’aspirai à une
certaine stabilité dans ma vie, à une certaine sérénité. Et il ne tenait
qu’à moi de construire cette vie future.
Marco
! oui, je puis enfin vous avouez mon vrai prénom ! Je tente de chasser « Fire
» de ma vie, même si Terre de feu ne se produira plus sur scène, je retrouvai
quelque chose de plus authentique en moi. Marco est un prénom que je n’ai pas
choisi mais le temps de la dissimulation est finie, autant que toute idée
d’un personnage se désagrège, je me présente à vous, aussi nu que sur scène,
Marco, c’est moi et je me sens renaître.
*
Spock27, 24/28 février 2008 *