Liens de navigation  Liens de navigation  page du chanteur simon bonney.texperso - textes poétiques 2007.les archives II : nouvelle : l'histoire d'Oskar, le bibliothécaire.les archives III: nouvelle japonaise : maudite pelle.les archives IV : Mon nom de scène aurait dû être....alain et sandra.page sur le philosophe Jiddu Krishnamurti

 

 ovni

L'Ombre et le Guérisseur! 

Nouvelle commencée samedi 24 février, finie le 25 mars 2007!

Table des matières

Chapitre 1 : La prison

L'ombre

Le mitard

La prison, l'accueil dans la cellule

Duke

Chapitre 2 : L'interrogatoire

Dana

Mulder

Le puit de lumière

La chapelle

L'avocat

Second interrogatoire

Chapitre trois : Le guérisseur

Ruelles sombres

D'autres ruelles

La dame aux cheveux blancs

Rares moments

Lincoln : la rencontre

Lincoln soliloque

La guérison

Prologue

Postface

Chapitre 1 : la prison

L'ombre 

Je suis l'Ombre et présentement, je suis au mitard. A peine arrivé, j'y suis logé pour au moins trente jours. Enfin, trente jours, trente mois, trente ans, cela n'a aucune espèce d'importance. On dit que je suis là pour perpèt'. Oui, on dit perpèt' ici et pas perpétuité. Comme on dit à donf' et pas à fond, on dit aussi mitard et non, cellule spéciale de punition. Ici, les règles sont bizarres. On abrège les mots alors que tout le monde a tout son temps. A ne rien y comprendre.

Je suis parti depuis longtemps, seulement, je ne sais pas d'où, ni pour où. Je sais juste que je ne resterai pas aussi longtemps que le gens le pensent. Mais ne brûlons pas les étapes…

Je suis au mitard car j'ai cassé le bras à un maton. En plus, c'était un maton des plus gentils, m'a-t-on précisé plus tard. Mais je l'ai fait, je ne sais pas pourquoi. Je l'ai fait et cela est vrai, sans aucune raison. Je devais le faire, c'est tout. Tout comme je ne sais toujours pas la raison pour laquelle on m'a enfermé ici. On m'accuse d'avoir tué 21 femmes durant une période qui couvriraient plusieurs années. Je pense perso., bon, voilà que je m'y mets aussi, bref, personnellement, je pense, que ce foutu procès, mon procès, a été vachement bâclé. Et d'un, car je n'ai jamais tué personne et ça, quand même, " ils " auraient dû le comprendre. Et vite en plus. Oui, les photos qui ont été brandies durant mon jugement ne me rappelaient rien. Ces corps défigurés, ces visages tailladés, je ne les reconnaissais pas. J'en avais un vague souvenir, oui c'est vrai, je le concède. Mais elles étaient en vie toutes ces femmes, quand je les aie quittées, malades dans leur chaire peut-être, mais jamais je n'avais porté la main sur eux. Je les avais vues de leur vivant moi et je les avais quittées vivantes. Mais prétendre que je suis coupable car à chaque fois, j'étais dans les parages, c'est n'importe quoi et aussi, le fait que je n'avais aucun alibi, aucun papier, personne pour me défendre et revendiquer que j'était bonnard, c'est du n'importe quoi. Je suis l'Ombre, je vis de l'invisible, je vis de ce que vous ne pouvez pas comprendre nuance ! Je savais depuis le début que j'étais mal embarqué, mais de là à m'imaginer que… ah ça ! non !

Si certains m'appellent l'Ombre, aucun d'eux concède à m'appeler le Guérisseur. Car si je suis l'Ombre, si je ne me rappelle plus ce que j'ai fait dans le passé, si les souvenirs que j'ai et qui me troublent parfois sont de plus en plus ténus, je sais toujours que j'ai un don. Même si lui aussi s'amenuise, se meurt tout doucement et qui, comme moi, se dilue à force de parler à tous ces étrangers, à me maintenir dans un endroit que je ne comprends pas, à répondre à des questions auxquelles je n'ai pas à répondre car je n'en ai pas… de réponses. Et surtout, surtout, à côtoyer tous ces hommes qui puent la haine, qui sont impropres, comme tout ici. Tout ici est dégueulasse, je vous jure. Grand Dieu, ça vous a une de ces puanteurs ! mais mon don me tiendra loin de cette engeance. Mon don me tiendra loin de ces impuretés. De cela et de cette simple chose, je suis sûr. Et ainsi, je suis inébranlable et fort.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Si je suis enfermé dans ces quatre murs aux parois griffés par la frustration d'anciens pensionnaires, c'est qu'on voulait me refiler des vêtements visiblement trop petits pour moi. Si je n'ai aucune impression de moi, si en regardant dans la glace, je ne vois rien de discernable, je sais quand même que je suis hyper costaud. Une vraie armoire à glace comme disent les autres. Ca, je le sais car je le vois dans les regards des autres. Car je vois tout dans le regard des autres, le vrai, le faux, la menace, la vengeance qui va venir, la douceur parfois, très rare, la peur, la méchanceté, tout le temps, l'impureté, tout le temps et surtout la maladie qu'ils transportent en eux. Mais aussi la peur que je provoque. La masse de ce corps imposant fait peur. Il faisait peur déjà aux autres prisonniers qui se déshabillaient dans la même pièce que moi, il faisait déjà peur, mais dans une moindre mesure, aux matons devant qui je devais bien passer et quand on a défilé, un à un, la bite à l'air, les fesses nues devant le maton qui distribuait les tenues aux nouveaux prisonniers, j'ai non seulement vu la peur embuer son regard mais aussi son air hagard. Je savais qu'il n'avait pas de tenues pour moi, j'étais bien trop large, trop fort, trop costaud. Je ne devais sûrement pas être le seul dans le cas mais les tenues ici étaient standards et il n'avait pas beaucoup de temps à me consacrer : il a donc puisé dans la nasse pour prendre ce qu'il avait de plus grand, peut-être avait-il même fait une petite prière car des ennuis, il le savait bien, allaient survenir et effectivement, tout cela a pris une méchante tournure.

On nous a parqués comme des bêtes dans une pièce qui devait être le premier endroit pour parquer tous ces truands et apprentis-truands. On enfilait gentiment nos tenues, certains étaient vraiment rigolos avec leurs pantalons trop courts qu'ils devaient même tenir en mains, de peur d'étouffer, et vice-versa, des frocs trop longs qu'ils devaient retenir pour qu'ils ne dégringolent pas sous les genoux. Juste de fripes qui n'étaient pas du tout ajustées et ajoutons à cela, que tous ces vêtements étaient rapiécés, d'une superbe couleur orange, je l'admets mais rien n'était en proportion sauf mes fringues… Dès lors, personne ne fit de remarques. Je parle des mes petits camarades qui n'avaient sûrement pas envie de se frotter à un malabar, d'autant qu'ils n'avaient pas encore pris leurs marques. Des fringues qui s'agrandissent en les enfilant, sûr, qu'ils n'avaient jamais vu encore cela de leur vie. Mais à chacun sa merde, j'étais juste une masse pour eux, à moi de me démerder !

Viendra vite où, quand ils auraient tous rejoints leurs rangs, leurs petits ou grands clans, leur clique à la con. Alors ils viendraient me faire chier, costaud ou pas, ça n'allait pas traîner mais pour le moment, on faisait juste attention aux matons. Et c'est bien là le problème car le maton qui avait en charge d'habiller tout le monde, remballant l'un avec un pantalon plus ajusté, les autres avec une veste plus appropriée, les autres, quand il m'a revu, semblait tétanisé. Il devait s'être dit qu'il aurait des ennuis avec moi : un pantalon impossible à enfiler, une veste qui craque par le milieu vu ma taille, mais non, tout m'allait à merveille et il en était tellement étonné que, comme l'éberlué qu'il était et qu'il resterait toute sa vie, il tendit la main vers MES fringues, ce qu'il n'aurait jamais dû faire. Que voulait-il cet enfoiré ? Toucher à MES fringues ? Voir par quel miracle, j'avais élargi leurs habits à la con, jamais, mec ! Jamais on ne touche à quelque chose qui est à moi. Bon, il fallait qu'ils apprennent et ils l'ont appris. Je lui ai à peine touché le bras, mais ça a suffit pour qu'il soit plié en deux. Lui tout droit et son bras, complètement de travers.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

D'abord, il y eut un moment de flottement, les autres matons n'avaient évidemment rien vu, le mec devant non plus et pour cause, les mecs derrière avaient déjà détourné les yeux, blasés qu'ils étaient et surtout, prudents. J'étais pas là, mec. J'ai rien vu mon gars. C'est juste le grand costaud qui a voulu faire de sa gueule. Tu comprends ça, chef-maton. Moi, j'y suis pour rien. Je suis peinard, ici. Je suis tranquilos et pis, tout ça a été trop vite. L'autre a voulu voir de plus près ses fringues et l'autre lui a craqué le bras, pas plus compliqué que ça.

Le mitard

Et voilà, pourquoi, je suis au mitard à attendre un repas décent. Je sais, je peux toujours rêver. D'abord, je me dois de rêver car tous les repas, si on peut appeler ça un repas, sont repartis comme ils étaient arrivés et ce depuis trois jours. Ensuite, comme je ne touchais à rien de leurs crasses et bien, ils ont réduit leur pitance et je n'ai pratiquement plus eu que de l'eau. Mais quand au bout du septième jour, je n'avais pas bu une seule goutte d'eau et que je n'avais rien mangé, ils ont commencé à paniquer. Car le règlement est le règlement. Normalement, j'aurais dû râler de douleurs, être plié en deux par la faim, par la soif, mais j'étais sagement assis sur ma couche et j'attendais un repas digne. C'est tout. Au bout du septième jour, disais-je, ils ont envoyé un docteur qui est venu avec un repas et de l'eau. Le maton m'a bien reluqué et il m'a tendu l'assiette en plastique et le gobelet. Il faisait bien attention tout de même et moi, j'ai juste regardé ses yeux. Évidement, il était malade. Pas grave, pas la totale, mais quand même. Il devait se taper un bon ulcère qui le réveillait sûrement durant la nuit et l'obliger ainsi à faire ses rondes. Je lui ai prestement frôlé son avant-bras et je lui ai murmuré à portée d'oreille " voilà, à présent, tu seras tranquille pour quelques nuits ". Le docteur qui s'était prudemment mis en arrière n'a pas capté la scène. Il est vrai que j'ai l'habitude. Depuis le temps, vous pensez. Mais le maton s'est reculé. Avec moi, il en avait déjà eu sa dose.

Permettez que j'introduise un petit aparté. Mon cher gardien était là pour surveiller avec zèle le mitard, d'abord, via la fente puis si une scène lui paraissait louche, il revenait avec sa lourde matraque et il ouvrai la porte pour y mettre de l'ordre. Il avait même un bip, accroché à sa ceinture. Une seule poussée sur ce bouton et tous ces petits copains rappliquaient. Il était réellement peinard et prenait son boulot à cœur. A mon avis, il calquait ses tournées au rythme de ses douleurs gastriques car on l'entendait souvent déambuler. Un jour, il m'a surpris à manger et à boire. J'avais pourtant laissé leur pitance intouchée mais là, j'étais bien tranquille dans une relative obscurité à manger et à boire et ça, le gardien n'a pas réellement compris. Il a ouvert la porte et la lumière qui venait du couloir lui a suffi pour bien appréhender la scène. D'une façon ou d'une autre, j'étais en train de m'enfiler quelque chose qui me convenait parfaitement et l'eau de mon gobelet par enchantement, m'allait parfaitement bien. Petite tête de gardien ne comprenait pas vraiment et se demandait surtout comment réagir. Son premier geste fut de mettre la main sur la matraque mais pour quoi faire? Taper sur un malabar qui mange tranquillement et puis, si c'était une vraie tête de noeuds, il comprenait très vite qu'il se devait de la jouer cool. Car si " on " apprenait que le drôle de nouveau prisonnier qui refusait de boire et manger depuis plusieurs jours, était surpris à bâfrer à une heure du matin, comme par enchantement, c'est qu'il y avait fraude. D'une façon ou d'une autre. Or la fraude était impossible. De jour, l'équipe était d'une probité exemplaire. Il en aurait juré sa propre tête. Enfin, l'équipe… le vieux Joe quoi. Il était proche de sa pension et n'aurait jamais risqué sa retraite pour un pt'i nouveau. Alors, cette bouffe, elle était venue d'où ? Le gardien n'était pas un génie, il lui a fallu un certain temps pour assimiler tout ça. Moi, j'ai continué à bouffer. J'ai juste ajouté " t'en fais pas pour la vaisselle, hein ! " et puis, je l'ai vraiment regardé dans les yeux. Pour certains, ça suffit. Le message passe. Il est clair à vrai dire. Ce qu'il veut dire, c'est que c'est ton choix et ton propre choix. Tu me fous la paix ou bien… Ou bien, ce qui arrivera devra arriver. Mais ce qui devra arriver sera peut-être pas comme tu l'imagines mon gars. Donc, le gardien a comme qui dirait fermer les yeux. Une bouffe qui vient d'on ne sait où. De la flotte qui lui passe sous les yeux, lui, qui contrôle tout dans ce minable couloir. Minable territoire mais qui était le sien et dont il avait la pleine charge. Ce couloir est tellement étroit et comporte si peu de cellules que la fraude y était quasi impossible. S'il y a eu fraude, c'est sur lui que ça tombera. Un peu sur le nouveau, mais surtout sur lui. Et ça, des merdes pareilles, il n'en voulait pas. Qu'il bouffe donc sa bouffe céleste, son eau d'ovni. Il en a rien à secouer le gardien. Il parviendra bien à trouver la solution. L'est quand même là que pour trente jours non !

Le docteur se penche donc et me demande de me lever et d'enlever ma chemise. Il est très perplexe, ce gamin. Il regarde mon corps qui n'a rien perdu en muscles, ni en chaire. Je ne suis en rien déshydraté. Cela dépasse l'entendement et lui, pas plus que les autres, ne veut des ennuis. Tout ce qu'il veut, tout ce qu'ils veulent, ce sont des prisonniers qui filent droit. Un coup de matraque qui s'abat comme par accident et tout rentre dans l'ordre et si ça rentre pas dans l'ordre, on s'y met à plusieurs. On frappe à tout va et on porte le truc à l'infirmerie en espérant que le truc ne crèvera pas en chemin. C'est comme ça que ça se passe ici. Mais pas avec moi. Mais ça, ils ne peuvent pas comprendre, je viens de débarquer donc ils peuvent pas savoir. Vont comprendre, il leur faudra juste un peu de temps.

C'est normal.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Le docteur perd un peu de sa contenance. Il cherche du secours en cherchant du regard le gardien qui regarde le bout de sa matraque. Voilà comme je vois la chose, le docteur ausculte et le gardien passe les plats et il matraque. Il est pas là pour expliquer comment un mec se lève normalement après avoir rien mangé depuis sept jours et rien bu. J'ai déjà mis le plat et le verre d'eau de côté. J'ai passé ma main au-dessus de chacun d'eux et ils sont impurs, évidemment. Plat mal lavé, bouillie immangeable, verre trouble, etc. Le Docteur me regarde faire, un peu blasé mais pas plus que le gardien. C'est dire. Puis, le docteur essaye de reprendre un peu de contenance et me tend une boisson isotonique, essayez celle-là peut-être, elle vient tout droit du frigo. Je tends la main, je repasse ma main sur le couvercle. Il est fermé, il n'y a que les doigts du docteur qui ont frôlé la bouteille, elle est clean et sous les yeux du gardien et du docteur, j'enlève le bouchon et je bois tout d'un trait.

" A la bonne heure, mon gaillard! J'en ai encore une ? Vous la voulez aussi ". Et comment donc. Je te l'enfile aussi sec. J'ai donc un litre et demi dans le ventre. En sept jours, calcule le brave docteur, je n'ai donc bu que ce qu'il a apporté. Reste que du liquide, c'est du liquide et il me faut du solide. Reniflant en moi un taré de première qu'il faudrait peut-être ménager, mitard ou pas. Il me demande à partir de quand daignerais-je manger la pitance que l'on m'octroie généreusement et gratuitement. Je ne suis pas du genre loquace, donc je précise que je veux simplement une assiette bien lavée, des couverts propres et une bouffe digne de ce nom. Pas plus, pas moins. Le docteur lève à nouveau les yeux vers le maton. Pour chercher de l'aide sans doute. Ce n'est plus de son ressort, ça. Lui, il est juste là pour raison médicale. Et là, on lui parle intendance. Il en est presque à prendre son chapeau et à s'évader, enfin... à s'en aller.

" C'est possible ça, gardien ?". Oui, c'est possible et c'est même fait dans la demi-heure. Quand mon plat est fini sous oeil médusé du gardien, je lui dis avec un peu moins de discrétion, l'inspection médicale semblant avoir atteint ses limites de temps et de patience : " pour ton ventre, si tu as moins mal les jours prochains, tu pourras venir me voir à nouveau ; et cette fois, je t'en débarrasserai pour un bon bout de temps ". Moue d'incrédulité chez lui. "et tu veux quoi en échange… prisonnier ". " le prisonnier que je suis te demande juste de l'eau dans un verre bien propre et de la bouffe mangeable, avec des couverts bien propres ". " Mouais, ben, on verra ".

Et c'est ce qu'on a vu. Les jours suivants, j'ai eu droit à une pitance pure. Toujours par le passe-plat mais recouvert d'aluminium. De l'eau fraîche, bref, que demander de plus.

Une semaine s'est déroulée depuis, j'en étais à la moitié de ma peine. Casser des bras, finalement, ce n'était pas la seule solution. Un jour, le maton se rapplique avec la bouffe. Il me la passe par le passe-plat mais me demande de me m'accroupir au fond de la cellule.
Une fois fait, il rentre. " Dis chef ", qu'il entame mon cher gardien. Qui commence d'ailleurs à intervertir les rôles. Je ne sais pas ce que tu m'as fait l'autre fois, mais ça m'a drôlement soulagé. J'ai pu enfin dormir toutes mes nuits, même que mes rondes ont été écourtées… mais bon, ça reste entre-nous,
spas ? ". Pour sûr mec. Je suis accroupi dans la poussière, le cul gelé mais bon. " Tu m'as dis que tu pouvais faire mieux que ça ? Alors, je suis là quoi… ! ". " Ecoute mec ! Je mange et je bois et je t'explique,

d'accord ? De toutes façons, tu as servi tous mes petits copains. On est, comme qui dirait, à son aise. "

Je me relève tout doucement. Bon, je suis peut-être le chef mais faut pas pousser, je passe brièvement ma main sur la bouftance et je me l'envoie aussi sec. Puis, je lui explique. " La seule chose que tu dois faire, c'est t'allonger sur le lit. Tu enlèves ta veste, tu te mets torse-nu quoi, puis tu me laisse faire. Je vais pas te faire des massages ou quoi. Tu dois pas paniquer. Tu dois juste me laisser avoir accès là où cela te fait le plus mal. ". Le gardien cogite ferme . Se mettre torse-nu, cela ne le gêne pas trop. Mais ne pas avoir sa matraque à portée de main, ça, ça le gêne un peu plus.

" Je peux pas faire ça, chef. Même si je voulais. T'es un vrai costaud et si tu me fais un sale coup, je saurai pas comment me dépêtrer ". Quel gland, ce mec, non mais quel gland.

Je lui réponds tout sec."Écoute-moi, gardien ". " Tu as une solution bien pratique. Tu fais comme je t'ai dis et tu gardes à bout de bras, ta ceinture. Tu sais bien… celle où il y a un bouton qui te permet d'appeler tes petits copains. On en a pour cinq minutes et tu seras soulagé pour un bon bout de temps. Bon deal, non ?". Le gardien fait mine de réfléchir ; je ne suis pas sûr qu'il en est capable mais il prend bien la posture. Puis après cinq minutes de ce cirque, qui doit autant le faire chier que moi, il enlève sa chemise et son " marcel " et s'allonge, la ceinture à portée de main.

En réalité, il est en sale posture. Déjà, je suis mort de rire en voyant son gros ventre ballottant. Sa ridicule ceinture qu'il tient si serrée dans une de ses mains que je la vois blanchir. Le con tient tellement fort la ceinture en main, qu'il en oublie son foutu bouton. Dire que je pourrais casser ce minus en deux coups. Lui asséner un coup dans la partie où je situe déjà son ulcère et l'expédier ad patrem. En deux secondes. Le pire est que je sais que je pourrais le faire. Le pire est que je ne me souviens pas si je ne l'ai pas déjà fait sur une autre personne, dans un autre contexte. Foutue mémoire, foutus souvenirs. Parfois, je me perds en conjonctures, je me dis que je mérite bien mon surnom. Sûr que je vais guérir ce connard mais à part que, pour l'énième fois, j'éprouverai mon don, je ne serai pas plus avancé. Je suis invincible, dans un sens. Je suis tout aussi invisible dans l'autre. Je tends la main à présent, elle chauffe. D'abord, l'une qui semble s'emplir d'un souffle qui viendrait de l'extérieur, puis l'autre qui s'anime également, lentement. Elles sont brûlantes, je le sens plus que je ne le vois. Je n'ai jamais touché à mes malades, je ne fais que les frôler. Les seuls qui n'ont pas été trop choqué parce qu'il leur arrivait, m'ont dit qu'ils ont senti une onde de chaleur parcourir les parties malades de leur corps. Ensuite, c'est comme si je leur enlevais quelque chose de leur enveloppe charnelle. Je pense moi que c'est un fluide qui contient tout ce qui est nuisible en eux. Comme si le mal, le bien, était matérialisé sous forme d'un liquide plus ou moins épais. Pas plus compliqué que ça. Une sorte de mélasse.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

C'est le grand moment pour moi. Je ne suis plus l'Ombre, je suis à présent le Guérisseur. Je ne vois plus vraiment l'homme allongé. Il est ironique de savoir que lui me voit possédant à l'évidence des pouvoirs dont il tente d'évaluer l'étendue et moi, qui suis bientôt penché sur lui, je suis possédé par autre chose. Par une vague de chaleur. Je redeviens un être auquel tout peut arriver. C'est le paradoxe de ma situation. Quand je guéris un malade, je suis à sa merci. A part le guérir, je suis d'une extrême faiblesse. On pourrait me couvrir de coups. On pourrait m'abattre comme un chien. On pourrait le faire aisément car je ne vois plus rien à présent. Je me laisse guider par mon don. Mes mains s'approchent du malade, la chaleur se fait de plus en plus forte, je me sens guidé par une partie assez petite qui semble infectée, mes mains frôlent cette partie. Je sens que je puise une sorte de fluide mais qui n'aurait aucune matérialité. Je sais que ce fluide est extrêmement nocif et pour le malade et pour moi. Je n'ai pas envie de me battre contre cette masse, je rassemble plusieurs fois mes mains, les claque doucement, paume contre paume et je souffle dessus. Un nuage à peine perceptible et de couleur blanche s'échappe de mes doigts. Et ainsi il en a toujours été et ainsi il en sera toujours. Du moins, si je ne me fais pas happer par cet endroit. Car je ne crains pas le mitard, ni la prison, ni les gardiens, ni les truands dehors. Ce que je crains, c'est que je suis fait pour que mon don s'épanouisse au-dehors. Je n'y comprends rien moi-même et donc je dois souvent deviner ce qui est bon pour moi. Et ce que je sais est que je dois sortir d'ici. J'ai encore une marge de manoeuvre mais elle n'est pas inextensible. Je suis occupé à m'échapper d'ici à présent. Je sens que le mal est déjà en bonne voie d'expulsion. Car un Guérisseur, ce n'est juste que cela : quelqu'un qui localise le mal et arrive à l'expulser du corps. Et c'est ce que je fais. Et je suis las, maintenant. Je m'accroupis à présent. Non pas parce qu'un larbin me le demande, mais parce que j'ai tout donné. Je suis à nouveau l'Ombre, j'ai guéri le gardien qui se relève tout réjoui. Cet idiot se croit déjà galopant, tout frétillant dans les couloirs de la mort. Il respire la santé, le bougre. Déjà, il me regarde avec un autre regard. Un regard bienveillant. C'est sûr, les quinze prochains jours, j'aurai une pitance des plus dignes. De l'eau pure jusqu'à plus soif. Je me suis fait mon premier copain en prison. Je sens que ce sera le premier d'une longue série mais une chose à la fois. Je dois dormir à présent. A chaque jour sa peine. Dès qu'il libère ma couche, je m'allonge et je pionce aussi sec.

La prison, accueil en cellule

Les derniers quinze jours se sont déroulés très vite. Darius, ben oui, le maton, se prénomme ainsi, pas pris le temps, de vérifier s'il s'agit d'un surnom ou d'un vrai prénom, s'est vite fait très copain avec moi. Il me regarde manger comme si j'étais le messie. J'ai quand même l'impression que je l'ai vachement soulagé. La seule chose qui doit fortement l'emmerder est que je n'ai rien à lui dire. Je reste poli, je lui prends soigneusement le plat des mains, en vérifie la pureté, mange très vite, lui retends le plat, je me rassieds sur ma couche et puis je m'assoupis un peu. Je sais bien ce qu'attends Darius. Il croit qu'en me tenant bien au chaud dans ma cellule, le temps que je m'enfile ma pitance, je vais tout lui dévoiler. Le grand secret, le don dévoilé dans sa grande magnificence. Mais je ne veux pas le décevoir. Darius n'est qu'un pion sur mon petit échiquier et puis… comment expliquer un phénomène qui s'impose à soi plutôt que quelque chose que l'on a en soi et que l'on contrôle ?

Vient vite le jour où mon temps du mitard est terminé. Darius semble radieux. Il l'est pour deux. Comme si le fait que je retrouve un autre connard de prisonnier dans une cellule puante allait être un enchantement ! Comme d'habitude, j'aime bien prendre les gens par surprise et comme mon paquetage tient dans la paume d'une seule main, j'agrippe tout doucement l'avant-bras de Darius.

" Darius, mon ami ", que je lui fais, mi-figue, mi-raisin. " si tu as encore des petits problèmes. Hein, tu vois ce que je veux dire ". Évidement que Darius voit ce que je veux dire, il est gêné le Darius, il n'est pas encore prêt à se cacher sous terre mais il est tiraillé entre deux attitudes. Soit l'annoncer à tous ces petits copains qui doivent souffrir le martyr et qui serait bien content d'avoir un bon tuyau pour être soulagé et aussi le fait que je lui dois une fière chandelle. Merde. C'est plus que ça. C'est même le piège total pour un gardien. Il est à ma merci. Car je n'ai jamais dit que je l'avais guéri, je lui ai dit qu'il serait soulagé pour un bon moment. Nuance. Et ça, Darius, aussi nigaud qu'il puisse l'être, a très bien pigé. Dans les prochains mois, je serai vite un prisonnier sur lequel il faudra compter. Et j'en profite.
" le mec à qui il est arrivé un accident, là. Tu sais, celui qui donne les vêtements aux nouveaux. Comment qu'il s'appelle déjà? "
" ah ben t'es un cool toi, mec. Le mec n'a pas eu un simple accident, ça fait un mois qu'il se ballade le bras en écharpe et que ça lui fait un sacré mal, tu peux me croire… Puis, il me dit " hé là! Tu ne vas quand même pas non plus soigner ce bon vieux, Marc.

Si ? " " Ben oui que je vais le faire. Non sérieux ! Je ne sais pas ce qui m'a pris. Tu crois qu'il me laissera le temps que je le rafistole, je crains que je lui aie fait un peu peur ". " Pour sûr mec. Je vais t'arranger ça ; je vais même essayer que tu sois aussi à l'accueil pour les nouveaux. T'es un costaud toi. Tu repéreras bien mieux les vicieux des autres et puis, le boulot est peinard. On a un arrivage tous les quinze jours. Grosso modo, y en a autant qui s'en vont que dès qui s'amènent. Et s'il n'y a pas de cellules de libres, on les libère, mec. C'est comme ça que je vois la justice ici, tu sais. Y a juste autant de dingues qui entrent et qui sortent, qu'il y a de cellules. C'est comme ça qu'on règle la justice ici". Et il le dit avant le plus grand sérieux. Et je sais que c'est sérieux ce qu'il dit car je commence tout doucement à piger le truc. La prison, c'est comme un vaste chenil. Tu as des clebs, tu vois. Deux par cageot. Quand l'un est un peu trop longtemps dans un cageot, on le change de cageot ou bien on le sort. On lui offre la liberté, quoi! On sait bien que dans un mois, une année, deux, tout au plus, le pauvre clebs sera de retour dans le cageot. N'empêche. C'est juste une histoire de rotation. On vide, on remplit et surtout, on ne juge pas. Clébard tu entres, clébard tu sors. Tu restes entre clébards et c'est les matons qui tiennent la laisse.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Bon, ben, ça ne m'arrange pas trop cette histoire de cellule. Ca m'arrange pas du tout car j'en veux une pour moi seule. Encore un problème à régler. D'abord, la cellule, puis ce bon vieux Marc qui a bobo à son bras et un nouveau job. Accueillir toutes ces racailles, les voir dans le blanc des yeux, trier les purs des impurs, ceux qui vont me servir de ceux dont je n'ai rien à foutre. Ca va m'occuper. Je pourrai faire des plans. Ca me plaît ça !

Mais the show must go on, je prends mon pack, c'est à dire ma trousse de toilette et je suis Darius qui me mène aussi sec à Marc et me laisse là, en plan. Après tout, son territoire, c'est le couloir à mitards. Ici, on est quasi en plein air, il doit pas avoir l'habitude. Et moi, je suis comme un grand corniaud devant le Marc en question qui a son bras en écharpe. Il fait semblant de ranger de son unique bras encore valide les habits qui attendent d'être classés dans leur box. Je prends bien mon temps. Je pourrais faire du bon boulot ici. Ranger tout ce boxon, plier convenablement les habits, les ranger réellement par taille, histoire de gagner du temps. Bordel, ça cogite ferme dans ma tête. Marc continue à trifouiller dans ses petits box. Je sais qu'il trouille à mort, alors comme d'habitude, je dois entamer les préliminaires.
" Euh, Marc ", je dis pas trop fort. Le Marc se retourne, un peu étonné que je connaisse son prénom. Pas mauvais ça, car je vois dans ses yeux qu'il est mort de trouille, ça je le savais déjà à sa posture, à son attitude, l'évitement des yeux mais je vois aussi qu'il souffre encore réellement à son bras cassé et ça, je peux arranger cela tout de suite.
" Je viens m'excuser pour il y a un mois. C'est vrai. Je ne sais toujours pas ce qui m'a pris, j'ai cru que tu voulais reprendre mes affaires et j'ai une crise de folie. Je suis venu pour t'aider. Je t'ai fait du mal, je suis là pour réparer. Je sais que tu n'es pas là pour faire chier ton monde ".
" Ben j'ai entendu Darius déblatérer sur ton compte. Et c'est clair que Darius a le sourire depuis, donc ça doit être vrai même si cela paraît incroyable. Je sais aussi que tu ne viens pas que pour me soulager de mon bras et que tu veux quelque chose d'autre en échange ".
Hé hé!, pas si con que ça, ce bon vieux Marc. Il souffre le martyre mais il ne perd pas le nord. Bon, ne tournons pas autour du pot. " Moi, ce que je veux, c'est te soulager de ton bras, puis tu m'introduis gentiment parmi la garde impériale, hein ". Je lui fais un grand clin d'œil, on est tous des amis, non. Gardiens, prisonniers, tous unis par ces merdes de grands murs mais seuls une race d'hommes a les clefs. C'est là que ça coince. Bien. " Je me verrai bien t'aider dans ton boulot, trier ce bordel, faire l'accueil. Quand il y a un connard qui fait de sa gueule, je m'en occupe et comme ça, tu risque plus tes bras, tu vois ce que je veux dire ".
" Oui, je vois. Pour l'aide, ce serait pas de refus, bien qu'il n'y ait pas grand chose à faire. C'est juste qu'on a du boulot deux fois par mois. Tu sais. Les départs, ça se fait en douceur mais les arrivées, parfois ça dérape " qu'il ajoute en lorgnant brièvement son bras.
Il ajoute " mais cela ne dépend pas seulement de moi, faudra que tu attendes un peu. Faut pas brusquer les choses. Le gars qui contrôle tout ici, c'est pas le directeur de la prison. Celui-là, tu le verras bien assez tôt. Non, le vrai boss, l'intouchable, c'est… Ben oui, c'est Duke. C'est le chef des gardiens, quoi. Lui, tu pourras pas l'amadouer en lui soignant les bobos car c'est une vraie ordure ce mec. Sérieux ".

Et je comprends maintenant pourquoi j'ai entendu pas mal de mecs dire que Marc, au fond, c'est un maton correct, car il était pas obligé de me raconter tout ça. Il me met au parfum et c'est du tout bon. Pas que je redoute Duke, le dirlo, Darius ou le Marc le trouillard, non. Mais c'est pas si mal de situer son monde. D'autant que je resterai pas toute la journée dans ma cellule ou dans cette cage à poules à trier ses frusques, dehors, si je puis dire, il y a toutes ses têtes de glands qui voudront se frotter à un vrai et grand costaud. Juste pour savoir si leurs séances de musculation leur a servi à quelque chose ou bien, parce qu'ils sont tout simplement pas bien dans leur tête. Mais chaque chose en son temps.

Pour le bras de Marc, tout s'est passé à merveille. J'ai tout doucement reposé le membre abîmé sur une table. Je lui ai enlevé l'écharpe, puis j'ai baissé la lumière et je me suis laissé immerger par mon don. Mes mains se sont mises à trembler, me suis transformé très vite comme une chaudière, j'en ai profité pour frôler son bras du bout de ses doigts jusqu'à l'épaule, en passant aussi par une partie du dos qui avait pas mal dégusté aussi et puis, j'ai demandé qu'il me foute un peu la paix. Marc était déjà en transe. L'avait plus mal, voulait déjà enlever son écharpe et tout. Je lui ai demandé de me foutre la paix une petite heure mais pour la suite, de ne rien laisser paraître. De toutes façons, on allait venir me chercher pour me présenter mon nouveau penthouse, cellule sur mesure, lit d'en haut ou d'en bas, cohabitant complètement à la masse ou bien, prisonnier un peu correct. Je le saurai dans une heure ou deux. Je progresse, mec. J'avance. Je rampe parmi les murs. Je frôle tout avec mes doigts. Toute cette pourriture s'échappe dans une volute blanche. Je suis crevé par la guérison mais je me sens aussi rassuré. Mon don est toujours lové bien au chaud au fond de moi. Je suis visible et invincible. Rien ne me fait peur. Je les emmerde. Non, ce n'est pas ça. Personne ne comprend. Tous ces gens ne sont rien pour moi. Ils ne m'emmerdent même pas. Ils sont justes dans mon décor. Un décor qui n'est pas vraiment à moi. Mais c'est moi qui y évolue. Faudrait quand même bien comprendre ça. Je suis dans mon propre univers et tout le reste s'y imbrique, voire s'y incrustent. Tous les autres y sont, un peu comme invités… et pas le contraire.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Un maton s'amène, la main négligemment posée sur sa matraque. Il n'est plus temps de faire dodo. Marc lui demande de faire cool, que malgré mon séjour au mitard, je suis un brave mec. L'autre maton n'en a rien à foutre. Je dois même dire que ce maton n'en a strictement rien à foutre car on a pas besoin de me dire son nom. Le fils de pute que j'ai devant moi, c'est le Duke et il est aussi impur qu'un chat crevé, son cerveau est aussi trouble qu'un verre d'eau dans lequel on a trempé son dard, ses yeux sont sales et torves. Bref, c'est une vraie machine à haine. Et moi, je me lève. Je prie le ciel qu'il s'arrange pour sortir sa matraque pour qu'on s'amuse un peu. C'est vrai quoi. Qu'on s'amuse un peu, que pourrait-on faire d'autre en prison ?

Mais non, pas de surprise, il prend l'air méchant. Enfin, il prend son air habituel quoi et il me demande d'une voix faussement gentillet si sa seigneurie veut bien le suivre et sûr que sa seigneurie le suit. Quoi faire d'autre. M'échapper par la cheminée ? Bon. On est vite dans ma future demeure. La prison, c'est quand même juste que des couloirs et des allées qui donnent sur un grand vide. Me demandez pas pourquoi mais ces nullards n'ont même pas mis un filet de sécurité à chaque étage, ce qui fait que déjà du deuxième étage, n'importe quel mec que l'on balance se fracasse la gueule et le reste sur le carrelage. Jouasse. Je note. A inscrire aussi qu'il faudra quand même marcher plutôt côté cellule. Faut pas déconner non plus. En parlant de cellule, la voici. Évidement, là non plus, pas de surprise, la couche d'au-dessus est déjà prise. Normal, ça baigne. Le Duke fait son numéro comme quoi je vais me plaire ici et que j'ai d'ailleurs intérêt à me plaire ici vu que je viens du mitard et tout et qu'il m'a déjà à l'œil et tout et que même c'est lui qui m'a choisi cette cellule tout exprès pour moi et le co-loc itou.

Je subodore donc que mon colocataire est la pire des ordures mais je vais attendre un peu et arranger la suite. Le mec vu de loin, a l'air un peu naze comme ça. Il a l'air très baraqué mais c'est juste de la muscu. Ca se voit tout de suite. Il descend de son perchoir et il me faut pas des heures pour voir que ce mec est nul dans une bagarre. Trop de masse, trop de muscles inutiles. Le Duke s'en va. Tapote sur la porte ouverte de notre cambuse, nous fait un bref salut militaire. Par prudence, j'attends quelques minutes, histoire d'avoir les coudées franches. Je fais semblant de vouloir serrer la pince à l'autre tordu qui s'y croit, il bombe le torse et tout. Ca m'arrange.

Je lui envoie un coup de poing dans le ventre. Un coup à assommer un cheval. Je profite qui pique du nez pour qu'il y une rencontre inattendue mais néanmoins bien robuste entre son front et mon genou. Une seconde top chrono. Je suis cool pour un petit moment. J'ai refermé la porte d'ailleurs. Les mecs d'ici vont et viennent. Ce n'est pas normal que la porte soit fermée, c'est pas la règle ici : chacun sa merde, chacun son business et ça s'applique aux vieux taulards comme aux nouveaux. Apparemment, mon co-loc n'a pas d'amis chez mes voisins, enjoy. J'inspecte les matelas, je choisis le meilleur et le replace au-dessus, pareil pour les draps. On ne fera jamais de miracles mais bon. Je bazarde par terre toutes les merdes de mon co-loc qui gémit un peu à terre. J'installe tranquilos les miennes. Faut faire dans le minimalisme sinon, ça déborde très vite. Je reste gentil. Mes trucs à gauche sur la moitié de notre petite table de chevet et je trace une ligne au milieu avec une craie que j'ai fauché au centre de tri des vêtements. Bon, j'ai fini mon petit rangement. Un ou deux bouquins sur un semblant d'étagère. Ma petite table, le lit au-dessus, des draps plus ou moins convenables. Je réveille mon co-loc.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

On a droit à un mini lavabo dans chaque cellule car on est censé rester hyper longtemps donc on a droit au grand luxe. Une cuvette pour chier au fond, avec un mini lavabo juste à côté. A gauche, une minuscule table où on peut déposer nos possessions… Pour la téloche, c'est dans la salle et c'est pas toi qui décide du programme. Pour les loisirs, c'est trois heures de sortie par jour. Tout tourne autour des engins de muscu. Sinon, il n'y a pas grand chose. Deux paniers de baskets, quelques bancs, le sol est un mélange de terre dure et de mauvaises herbes. Des grilles partout et des miradors pour situer la direction de la Mecque, des fois que. Je pense sérieusement qu'à part le bureau du directeur, c'est la petite chapelle qui a eu droit à l'aménagement le plus luxueux. Pas vraiment le lunapar donc. C'est juste un endroit où tu voudrais n'être que de passage, on dirait et c'est bien mon optique. T'as rien à faire ici, qu'à ruminer et te demander ce que tu fous ici et qui t'a foutu ici. Et ruminer, j'aime pas ça.

Je réouvre la porte, on sait jamais. Discret, toujours discret. Là, on discute calmement entre prisonniers. La routine. Je lui balance de la flotte sur la gueule tant et plus et quand je sens qu'il est un peu réveillé, je le remets sur pieds. Enfin, je veux dire, que je le retiens d'une main. M'a quand même l'air faiblard. Pffft. " bon, je t'explique… ". Petite baffe gentille pour le réveiller. Rien de méchant mais j'aime quand on m'écoute. " j'ai tracé une ligne sur la table, mes affaires sont à gauche, tes frusques qui se trouvent par terre, présentement, ce sera sur la droite. Maintenant, on va se reposer. Toi, c'est en bas et je lui balance encore un dans l'estomac. Ouch… Je sais, ça peut-être mortel à force donc je calcule précisément l'impact. Je voudrais juste m'installer dans des conditions optimum. Chacun a son espace. Je grimpe là-haut, je prends un de mes bouquins et je picore. On peut dire que j'ai plus qu'à virer ce tas de merde en bas et je pourrai vraiment me sentir chez moi. J'attends demain.

Duke

Ca fait un moment déjà que j'observe le nouveau. Enfin, l'Ombre quoi. C'est ainsi que les autres taulards l'appellent. C'est pas faux du reste. Perso., je n'ai jamais compris qu'un mec d'une telle masse pouvait se mouvoir sans faire de bruit. Vous êtes dans un couloir, peinard à renifler l'air, à surveiller la volaille, la seconde d'après, le mec est à côté de vous occuper à vous causer. Jamais compris. Pas envie non plus. Ce gars est un mystère. Il est à peine là depuis quelques mois que l'on sent qu'il est dans cette prison comme à la maison. Pire même ou plutôt… bizarre. On sent bien que ce gars est juste de passage. Du genre " coucou, vous me voyez. Regardez-moi car je ne serais pas là tout le temps ". Et le pire est que cet abruti est capable de nous filer sous le nez. Je le sens. J'en ai ras le feeling et je l'ai presque mauvaise.
A peine là depuis quelques mois, c'est vrai mais il a déjà un fameux C.V. D'abord, il a réussi à avoir sa propre cellule. Je m'en rappelle comme si c'était hier. Tout avait commencé de grand matin, comme de la pure routine. La sonnerie a sonné et les portes de toutes les cellules se sont ouvertes automatiquement. La, on s'agite beaucoup, on sait plus trop qui est la volaille et qui la canalise car ça bouge dans tous les sens. Les prisonniers n'ont qu'à sortir de leur cellule et se mettre en rangs d'oignons. Moment de pure routine mais moment délicat quand même car c'est le seul moment où tous les prisonniers sont en ligne de mire de leurs petits copains. Dix minutes plus, tard, on siffle un coup et tout le monde va gentiment vers la cantine. Mais c'est dix longues minutes où tout le monde s'épient. Chacun hume l'air, certains se décident à tabasser machin, truc-muche va passer à l'acte après une nuit sans repos, on prépare son petit et grand business, bref, tout le monde commence son petit marché, etc. et surtout, c'est le seul moment où tous les taulards nous ont à l'œil et évidemment, c'est le petit nouveau qui fait de son nez à peine de retour du mitard. Sûr qu'on a pas été malin de le mettre au même loge que le pire dingo de la prison mais on pouvait pas savoir.

Ce matin-donc, la sonnerie retentit, tout le monde sort de sa cellule, à quelques exceptions près, deux taulards par cellule, en rangs d'oignons. Pas de bavure. Pas de bavure ou presque. Sauf ce matin ! Si le petit nouveau sort et s'aligne bien sagement, le dingo, lui ne sort pas. Merdache, ça sent pas bon. Je monte dare-dare à son étage, le premier. Je gueule après du renfort " les mecs, ça merde à la 36 ". Je suis à bout de souffle quand je suis à quelques mètres du géant. Je m'arrête un peu pour pouvoir gueuler à plein poumons. " alors, le nouveau, ton colocataire a la migraine ". " Chais pas, patron, l'a pas l'air bien ". Je reluque à l'intérieur. Sûr que le coloc. a pas l'air bien, il est étendu complètement sonné et sur la couche du dessous. Je suis peut-être pas une lumière mais j'ai déjà pigé le topo. Le costaud veut la belle couche, ils ont " un peu discuté ", bref, l'un a assommé l'autre et il y en a un qui est encore dans les vapes, ce qui veut dire infirmerie ou pire encore. Putain, il sort du mitard et il me fait déjà chier. " Hé le nouveau, tu veux dire que tu l'as tabassé, ouais ".
Je lui envoie un coup de matraque dans le creux du genou et je n'en reviens pas. Non seulement, le nouveau anticipe mon mouvement mais il s'accroupit déjà, mon coup l'atteint mollement à l'arrière de la jambe, sans force. Je pige que dalle. Voilà, maintenant qu'il s'allonge tout du long et qu'il protège sa tête avec ses deux battoirs, ses battoirs qui lui servent de mains d'ailleurs. Un monstre ce gars. " je l'ai pas touché, patron " qu'il dit. " je l'ai pas touché mais c'est un vrai dingue. Je veux plus de coloc., moi ! Je veux être seul dans la cellule, patron. Plus de grabuge ". Je lui envoie encore une salve de coups de matraque. Mes autres collègues s'amènent aussi. Je vois même l'abruti de première qui s'amène comme si on lui avait demandé de rappliquer ses fesses. Sur le coup, je me rappelle son prénom à la con mais lui, il s'en donne à cœur joie, vu qu'il est nouveau, il gère rien du tout. Et un coup par-ci et un coup par-là. Sauf que rien ne tourne rond. Le costaud par terre ne bronche pas, pas de cris, pas de corps contorsionné, c'est comme si on tapait sur du caoutchouc. Même l'abruti, ça le refroidit de taper dans... du vide. Il est juste là, tranquillement allongé à beugler " je veux juste être seul, chef. Plus de grabuge après ça, patron. Je le jure ".

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Et c'est moi, Duke, sous l'œil plus qu'attentif de centaines de détenus qui doit gérer ce truc. Si je tape et que même les coups ne font rien, je vois pas trop comment je vais m'en sortir. Or, la solution, je dois la trouver. Et je dois la trouver tout de suite. Je suis le gardien des gardiens. Si je merde pour ça, mes ennuis vont commencer. Du coin de l'œil, je vois que Marc s'amène tout suant. Il se fait vite expliquer la situation et ma foi, il me sauve quasi la vie. Il est pas fier, pourtant le Marc mais il m'explique à toutes vitesses. Bon, le dingo, il file à l'infirmerie et le petit nouveau, on le laisse dans la cellule. Quand le zarbi sera remis d'aplombs, on n'a qu'à le coller au 122. Qu'est-ce que vous pensez, chef ? Moi, ce que je pense est que je suis bien baisé. Cet enfoiré va avoir sa cellule pour lui tout seul, je vais avoir à gérer des problèmes, comme qui dirait de relations entre le mec qui est actuellement à la 122 et son co-loc. mais je dois improviser et ce cirque n'a que trop duré. " bon, le nouveau, on va y réfléchir. Tu te lèves vite fait et tu files à la cantine. Vu ! ". Et voilà, le phénomène, tête-dure se lève comme si de rien n'était. C'est tout juste s'il ne s'étire pas et fait un peu de stretching. Le plus dingue est qu'il fait tout cela naturellement. Il se fout même pas de nous. Il se lève, rejoint ses petits camarades et puis c'est time.

" Bon, la récréation est finie. A la cantine maintenant ". Aucun prisonnier ne ricane devant moi ou même derrière. Personne n'oserait mais j'ai quand même l'impression que la petite prestation du nouveau a fait son effet. Un mec bourré de coups de matraques et qui se relève comme si de rien n'était, c'est du jamais vu. Ca jacasse déjà. Tout le monde aura son petit mot à dire. C'est qu'ici, à par ruminer et manigancer, ils n'ont pas grand chose à faire.

A vrai dire, par la suite, l'Ombre, ben oui ! l'Ombre, je l'appelle aussi comme ça maintenant nous fout une paix royale. Il a bien toujours son habitude de maniaque avec la nourriture, les couverts jamais assez propres et ses draps et ça, ça reste chiant et ça restera toujours chiant mais je vois pas comment lui interdire ça. J'ai appris par la suite, qu'il avait tout de suite été adopté par les blacks. Chez nous, c'est comme dans toutes les prisons. Chacun son clan : les Blacks, les Latinos, les Aryens (sérieusement, c'est eux qui nous font le plus chier ; les purs blancs, tu parles) et puis les isolés comme l'Ombre. N'appartenant ni à un clan, ni à un autre. Pourquoi, il a d'abord été mis sous la protection des Blacks, j'ai jamais compris. J'ai juste entendu parler que leur chef l'a accueilli à leur table lors de sa première cantine. Invite qu'il a acceptée comme un grand seigneur et qu'il a rien bouffé ni bu. Comme au mitard, il a frôlé verre, couvert et pitance et ça lui a pas plu. Les Blacks ont pas fait d'histoire. Ca fait du rabiot pour les autres. Plus tard, les choses se sont arrangées. Comme par miracle, les couverts sont arrivés propres, des assiettes à son goût. Pour la bouffe, l'a bien fallu qu'il s'y fasse .
J'ai entendu des trucs encore plus bizarres. Non seulement l'Ombre est le seul mec que j'ai rencontré dans cette tôle qui n'ait réellement jamais eu peur. Et ça, franchement, c'est du nouveau. L'est quand même là pour perpèt' mais quand il vous regarde dans les yeux, c'est pas que c'est gênant, c'est que vous vous rendez très vite compte que le mec devant vous est un vrai ovni. Il vous regarde vraiment dans les yeux. Gênant car on est supposé, nous, les gardiens, regarder ces pauvres taulards et eux de baisser la tête mais quand je l'ai en face de moi, je sais tout de suite que c'est lui qui m'ausculte et malgré mes nombreuses années ici à jouer les terreurs, je dois avouer que pour la première fois, un taulard m'impressionne.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

De plus, le mec progresse à une telle allure. Apparemment, son truc, c'est l'échange. Il te promet de te guérir d'un truc en échange d'un service. C'est la procédure ici. Tu n'as rien sans rien mais qu'on ait un guérisseur en nos murs, là, je pige plus. A part qu'il n'a jamais traité avec les Aryens, je remarque qu'il est de tous les clans tout en restant indépendant. Il aide Marc de façon remarquable, il faut admettre. Depuis qu'il est là, le tri des nouveaux arrivants est plus relax. Avoir un prisonnier de cette envergure, ça vous met quand même sous pression. En plus, il est réglo. Les rares fois, où il a intervenu sur un nouveau, c'était toujours justifié. Le mec était épinglé et il nous a toujours occasionné les pires des crasses par la suite. Ce qui fait que grâce à l'Ombre, on triait depuis le début les zarbis des autres. Enfin, je veux dire, les vrais zarbis des autres. J'avais déjà entendu parlé d'un truc sacrément drôle sur lui : l'Ombre guérit les gens ou, à tout le moins, il soulage leurs maux selon, je suppose un troc propre aux prisonniers mais même notre Directeur s'y est mis. Je suppose toujours, je peux pas être partout, que ce rond-de-cuir a pris son temps et a pesé le pour et le contre, toujours est-il que, toujours selon Marc, le maton le plus diplomate d'entre-nous, il y a eu plusieurs entrevues entre le Directeur et notre medecine-man. Puis un jour, le Directeur a amené sa femme dans son bureau. Tout le monde savait que notre chère et grande autorité se faisait des soucis graves pour sa femme. Je ne sais pas ce qui rongeait sa tendre mais ça avait l'air limite. Bref, par la suite, en plus, de sa sortie normale de trois heures dans la cour, tous les jours, Môssieur avait droit à avoir un petit plus de trois autres heures et s'entraînait sur les engins de muscu. Dieu merci, aucune cellule ne donne sur la cour, donc, c'est resté plus ou moins discret mais, comme je l'ai déjà dit, notre petit oiseau se faisait très vite un joyeux petit nid. Et d'après moi, on en était qu'au commencement. Non seulement, l'Ombre aidait de façon significative Marc au tri des vêtements mais il a obtenu d'avoir quelques heures de travail-loisir à la bibliothèque.

Travailler à la bibliothèque, c'est un peu comme aller à l'infirmerie. C'est le seul endroit où on est réellement au calme. Le mec lit couramment, c'est sûr. Il est loin d'être inculte. J'ai pu le constater par moi-même. C'est pas que les gars ici raffolent de grande littérature mais c'est bon d'avoir quelqu'un pour gérer les revues et les quelques livres que nous avons. Et ma foi, ne pas l'avoir dans mes pattes, même quelques heures, ça me soulage aussi... également.

Le pompon est que la première visite qu'il ait eue fut celle de deux inspecteurs du FBI. La totale quoi. Apparemment, ce charmant duo veut profiter de l'expérience de l'Ombre pour avancer dans d'autres enquêtes. Bonjour la promo ! J'étais bien sûr aux premières loges à assister à ce show et c'est vrai que c'était limite, instructif. J'ai assisté à une autre facette de notre petit nouveau et… comment dire, j'en suis sorti un peu éberlué. Moi, le gardien des gardiens, le Duke, le mec que tout le monde doit craindre ici ou du moins, que tout le monde doit prétendre craindre, histoire de ne pas perdre la face que je massacrerais, je commence sérieusement à m'interroger sur mon bonhomme. Car durant son interrogatoire, ce que j'y 'ai vu et entendu, je ne l'aurais jamais imaginé. Je sais que je ne suis pas un génie et que de la vie, je ne connais que la taule mais je sais quand même quand on sort du quotidien et c'est sûr, ce jour-là, j'ai assisté à un grand moment. Ca va d'ailleurs recommencer car nos gars du FBI ont semblé bien avancé dans leurs dossiers et ce, grâce à l'Ombre et il y aura une nouvelle réunion.

 

Chapitre 2 : l'interrogatoire

Dana

Comme d'habitude mon coéquipier et néanmoins charmant inspecteur s'apprête à s'investir dans une nouvelle enquête. Hyper-doué pour les enquêtes hors-normes, les trucs louches qui titillent ses neurones, les faits divers qui le fascinent et qu'il convoite, nous devons bien souvent nous plonger dans un monde bizarre où je tente de connecter questions et réponses, interrogations et explications, un monde où je me perds souvent et dans lequel pourtant, je plonge quotidiennement en cherchant à chaque fois, à prendre une certaines distance. Un monde souvent sordide mais aussi attachant et intriguant, dans lequel je ne survivrais jamais sans l'aide de mon guide qui balise cet univers, le cerne même de façon compulsive grâce à une vaste documentation de provenance aussi diverse et qu'étrange et qu'il a accumule depuis son intronisation dans ce service un peu particulier. Les documents classés ici si laborieusement sont dûment répertoriés, provenant de copies de rapports légaux et sans doute traitant d'affaires internes non résolues ; également, la partie visible d'une collection personnelle et je subodore, bien plus vaste, de tous les faits bizarres qui ont pu se produire depuis le début du centenaire. Notre équipe fonctionne bien car j'ai une confiance totale en mon partenaire professionnelle. Une alchimie plus profonde cimente notre duo, je le sais, mais je ne veux pas creuser la question, pas encore, pas tout de suite.

Chaque matin s'amorce comme dans toutes nos unités… par une tasse de café bien corsé et une mission à remplir ou à achever. Ce matin plus précisément, dans notre petit laboratoire, Fox Mulder m'attends déjà de pied ferme, une tasse remplie d'un noir breuvage à la main et son éternel petit sourire en coin. Je sais d'avance en entrevoyant la lueur malicieuse dans ses yeux, que nous allons partir pour de grandes aventures et non pas pour une enquête… de routine. Et comme parfois les clichés ont du bon, je lui demande, en sirotant de mon côté un café tout aussi corsé "alors, Monsieur l'inspecteur, on est sur une piste, on trouve de nouvelles perspectives pour résoudre cette vague de crimes qui remue tant nos collègues qui, eux, font vraiment du vrai boulot… ".

" Et qui sont mêmes payés pour ça " ! Ajoutait-il de façon espiègle, en espérant me taquiner.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Sacré Fox ! Charmant garçon, parfois très gentleman, il n'est pourtant pas apprécié par tous mes collègues qui le prennent pour un doux-dingue, voire un allumé. Ce sont les mêmes cependant qui oublient toutes les affaires qu'il a résolues sous le prétexte fallacieux que les rapports qui les concluent ne sont pas toujours orthodoxes. C'est oublier tous ces mystères résolus, ces truands appréhendés et surtout, tant de drames évités. Au pire, notre petite équipe mène les enquêtes dont personne ne veut hériter et quand elles sont résolues, notre service ne se voit pas revalorisé pour autant. Cela n'entame en rien l'enthousiasme de Monsieur Mulder. Pour ma part, j'aime bon boulot. Je m'y donne à fond, même si je me sens parfois obligée de réfréner les excès de mon équipier. Je suis un partenaire valable, j'essaye de bien faire mon travail. En finale, je suis avant tout un flic et j'œuvre, je pense, pour la société !

Aujourd'hui, c'est Fox qui conduit et pendant le trajet qui nous prendra quelques heures, il me fait un briefing de cette nouvelle affaire, de sorte que nous soyons sur la bonne longueur d'onde. Si notre équipe fonctionne si bien, c'est dû à une bonne complémentarité de nos personnalités. Fox est plus mutin que moi, plus fantasque aussi mais également, car nos rôles sans être figés sont clairs. Les ordres viennent d'en haut : Fox leur accorde ou non un intérêt dans le sens qu'il se sent prêt à pouvoir les résoudre. Dans la négative, il délègue l'enquête à une division plus adéquate, un département disons plus classique. S'il pense que certains éléments de l'affaire l'interpellent, il commence à se documenter, éventuellement à effectuer des recoupements avec d'autres affaires plus anciennes et à ce moment-là, Fox prend vraiment à cœur chaque mission qui lui est confié, quitte à manquer y perdre la vie. Plus d'une fois, nous nous sommes retrouvés dans des situations dramatiques et je sais qu'à maintes reprises, Mulder n'a pas hésité à me défendre. Cela explique peut-être que nos supérieurs hiérarchiques tout en contestant nos méthodes ne nous ont jamais séparés, rassurées peut-être par mon statut de scientifique. Si Fox est le cœur de l'équipe, j'en suis la tête. Je suis moins tentée que lui de foncer dans une affaire bizarre, sous prétexte qu'elle paraît prometteuse.

A présent, il s'agit d'arrêter de ruminer, nous roulons ferme. J'ai bien vu à l'arrière de nos sièges, une farde dont le bord de quelques photos déborde et une glacière à boissons. Pendant une de nos haltes, Fox me précise bien de ne prendre que les sodas qui se trouvent à l'avant de la glacière. Fox est tellement sûr de son coup qu'il a choisi deux marques bien distinctes. En gros, nous nous rendons dans une prison pour rencontrer un prisonnier dont on a pas encore identifié l'identité. Ce qui est consternant et je me demande même comment le procès à bien pu avoir lieu si même les plus élémentaires des renseignements n'ont pas été rassemblés. Selon Fox, le prisonnier, surnommé l'Ombre, aurait été accusé du meurtre de 21 femmes dont l'âge se situe dans une tranche de 17 à 29 ans. Ce sont donc des jeunes filles, voire des jeunes femmes. De leur vivant, ces jeunes femmes étaient de jolies femmes, pas spécialement cultivées. Par ailleurs, les meurtres se seraient déroulés dans des petites villes. Chaque meurtre a été perpétré dans une ville, voire un village différent mais assez proches géographiquement. Les meurtres en eux-mêmes ne sont pas particuliers. Les victimes ont été égorgées et toujours avec le même couteau. Le problème est que le suspect, est devenu mutique à la suite de son arrestation. Selon les inspecteurs affectés à l'enquête, le tueur a toujours été dans les parages de ces jeunes femmes d'une façon ou d'une autre. On ne sait rien de lui, ni comment il se déplaçait, ni son nom, ni son âge. Au moment du dernier meurtre, deux policiers l'ont arrêté en brandissant une photo assez sordide de la dernière victime et depuis, l'Ombre semble avoir subit une amnésie telle qu'il ne se rappelle rien. Les proches de la dernière victime prétendent et c'est pour cela je suppose que Fox a été intéressé par l'affaire, que l'Ombre a guéri plusieurs personnes de la ville. Par pudeur sans doute, seule une d'entre-elles a accepté de témoigner.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Selon cette même personne, l'Ombre a réellement le pouvoir de guérir et elle pense ne pas être la seule a avoir été guérie. Toujours selon elle, le Guérisseur se trouvait toujours dans une sorte de café assez chic, était toujours bien habillé et proposait ses services moyennant finances. Par exemple, pour elle, il a suffit qu'elle s'asseye devant ce mystérieux homme pour que celui-ci en plongeant son regard en elle, lui fasse un diagnostique très précis de sa maladie. En effet, ses reins ne fonctionnaient plus correctement et son cas semblait désespéré. Le guérisseur lui a proposé moyennant une somme assez conséquente de la guérir. Et la même personne prétend que cet homme, celui que l'on accuse de tant de meurtres, lui a imposé les mains et que depuis elle n'a plus aucun problème de santé. Si la somme exigée était importante, elle ne regrettait rien, elle lui devait la vie. Elle avait demandé une semaine de délai pour rassembler la somme. L'homme n'était pas resté tout ce temps sur place. Ils avaient pris rendez-vous pour la suite puis il y eu imposition des mains et ce, à son domicile. Elle lui a remis la somme dans une enveloppe, somme que le guérisseur n'a même pas vérifiée. Détail un peu bizarre, elle se rappelle vaguement que ce jour-là, le guérisseur était accompagné par quelqu'un mais comme elle était dans une sorte d'état second, elle n'a pas pu le décrire. Toujours selon elle, si son témoignage a eu un effet négatif durant le procès du Guérisseur, elle le regrettait vivement.

L'enquête a quand même été menée avec diligence. La présence du Guérisseur avait toujours été attestée soit par des proches des victimes, soit par des gens des petites villes. Ce qui n'avait rien d'extraordinaire. Et d'un, car le Guérisseur agissait toujours dans des petites municipalités et de deux, car il était énorme. Une vraie force de la nature. Toujours bien habillé, d'une très grande politesse, il faisait évidemment son effet et même s'il ne semblait pas rester très longtemps au même endroit, il n'aurait pas pu passer inaperçu. Les inspecteurs chargés de l'enquête s'ils ont pu établir la chronologie des meurtres n'ont pas pu établir un lien entre ceux-ci et les déplacements du meurtrier. Certains meurtres suivaient une ligne fort linéaire, d'autres fois, certaines jeunes filles étaient tuées dans des endroits où le géant avait déjà été aperçu auparavant, par exemple, mais il n'y avait pas de témoignages pour prouver qu'il était là au moment de certains meurtres. C'est sur ces bases quelques peu bancales que l'accusation s'est appuyées : le mutisme réel ou feint, l'absence de papiers d'identité, le mode de vie rocambolesque, tout cela n'avait pas joué en faveur du suspect. Ajoutons un regard atonal, une indifférence frôlant quelque peu le mépris envers le juge et le jury et l'affaire était rondement menée. Un peu trop rondement selon Fox qui me précisa plus tard, chemin faisait, qu'à la demande du suspect, un sérum de vérité lui avait été injecté et le résultat était clair : le suspect n'avait rien avoir avec les victimes, il n'était pas le tueur. Cela n'a pas eu l'ai de beaucoup influencer le jury et il se peut que l'avocat ait voulu, sentant le vent mauvais qu'il plaide coupable ou qu'il se déclare mentalement dérangé. Mais, mis à part son amnésie momentanée qui semblait fort le perturber et on le serait à moins vu les circonstances, le costaud ne semblait ne rien craindre pour l'avenir. D'ailleurs, le président de la cour, avait proposé une lourde peine, la perpétuité mais, les preuves n'étant pas assez solides, il n'avait pas demandé la peine de mort.

Toujours selon mon équipier, il pensait vraiment que nous allions rencontrer un vrai guérisseur, c'était même le premier d'après lui qu'il allait pouvoir questionner, du moins, s'il acceptait son petit cadeau. De nouveau sourire en coin de mon conducteur... Un ange passe mais je ne vais pas lui faire le plaisir de l'interroger plus avant. Je suis patiente de nature et de toutes façons nous approchons du pénitencier. Je m'enquiers s'il y a des risques à questionner cet homme. Après tout, il est, faute de preuves contraires, un tueur en série doublé d'une force de la nature mais Fox me rassure tout de suite. Dans son fort intérieur et d'après le dossier qu'il a déjà constitué, l'homme que l'on va rencontré sera bizarre, hors-norme, suivait ses propres règles mais simplement car il n'est pas dans son élément naturel. Il ne s'agissait nullement d'un psychopathe. De plus, l'interrogatoire a été accepté par la prisonnier. Celui-ci sera enchaîné par les pieds à des socles plantés au sol. Physiquement, aucun risque ne sera encouru, psychologiquement, c'était autre chose. Fox ne mentait jamais. La plupart de nos affaires sont difficiles à résoudre. Toujours selon son instinct, cet homme pourrait nous aider si l'envie le lui prenait pour d'autres meurtres qui ont eu lieu après son arrestation mais il restera, quoi qu'il en soit, un être à part ; il faudra donc du doigté et peut-être, un brin de chance.

Mulder

Nous entrons à présent dans le pénitencier et somme accueillis tout de suite par le Directeur de l'endroit. Celui me semble être un peu perdu. Il fuit mon regard et reste très évasif sur le prisonnier, même s'il ne tarit pas d'éloges sur ce drôle de personnage et déjà, je n'y comprends rien. La seule explication à son comportement serait qu'éventuellement, il a été guéri par le suspect ou un de ses proches l'a été sinon, comment expliquer qu'un Directeur de prison soit si élogieux envers un tueur en série. Celui-ci, après nous avoir rassurés que l'entrevue serait sans danger nous confie dans de mains plus expertes et c'est devant la caricature même du maton que nous nous trouvons peu après. La présence de Diana ne semble en rien le troubler, voire l'amadouer. Il se présente avec un air un rien martial.

Comme pour briser un peu la glace, il se présente sous son sobriquet, le Duke et semble très fier qu'on le surnomme ainsi. C'est un homme voué au droit et à la justice. Pas dénué d'une certaine force de caractère mais qui essaie de museler l'humanité qui sommeille en lui afin de gérer le pénitencier avec la poigne que cela suppose. Des centaines de taulards sont entassés en ses murs et voilà qu'un homme doit canaliser toutes ces forces de haine, de frustration et de misère. C'est un sale boulot qu'il doit assumer mais il l'assume avec une certaine dignité. Je soupçonne aussi qu'il n'a pas, comme le Directeur, la même déférence envers le Guérisseur et ça, ça peut être utile pour avoir un avis plus objectif. Mais trêve de réflexions psychologiques et d'extrapolations douteuses. Nous sommes bientôt dans l'antre du loup. Il va falloir jouer serré et ce n'est pas sûr que nous pourrons diriger la manœuvre.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

L'endroit où se déroule l'interrogatoire est une pièce assez conventionnelle. D'un côté, le prisonnier, enchaîné par un pied à une chaîne solidement arrimée à une encoche à même le sol, une autre chaise posée juste à côté de lui et destinée au maton, sans doute, de l'autre côté de la table en acier, à notre intention, deux autres chaises. Le prisonnier a le regard vide, il fixe une des deux chaises, c'est d'ailleurs celle que Diana que, par instinct ou guidée par la destinée, choisit pour participer à l'interrogatoire de notre homme. Je m'assieds également et tente de reprendre mes esprits. Comment allons-nous procéder? Quel sera notre plan

d'attaque ? Duke, préférera tout au long de l'interrogatoire se mettre debout… peut-être pour prendre ses distances ? Je ne sais pas. Je me lance…

Le puit de lumière

Je suis en cellule à nouveau. Pas de sortie pour la muscu., pas de travail au tri, rien. J'attends sagement l'arrivée de deux inspecteurs du FBI. Je n'ai aucune idée pour laquelle ils veulent me voir. Un homme, une femme. Selon un maton digne de confiance, ce sont d'excellents flics et il me conseille de jouer franc jeu, surtout que s'ils proposent du donnant-donnant, cela pourrait infléchir mon sort, voire avoir un impact sur ma peine, l'écourter par exemple.

Je suis en cellule à nouveau et je ne pense à rien. Je suis en attente tout simplement. Mon cerveau se focalise sur deux plans, comme il le fait toujours quand un moment important se produit. Une partie de mes pensées sont de l'ordre des sens, c'est ce qui permet à mon don de s'épanouir, juger les gens, travailler le mal, l'extraire des corps. L'autre plan est plus conventionnel, il enregistre ce qui est dit, il l'enregistre et je peux analyser ce qui a été dit plus tard. Je me dois d'abord de tester du regard mon interlocuteur et cela demande toute mon attention, toutes mes capacités. Ce qui est dit sera digéré plus tard, un temps pour l'analyse frontale, un temps pour les mots. A présent, je suis dans la salle réservée aux interrogatoires, un de mes pieds est enchaîné au sol et cela me fait intérieurement rire. Duke est à mes côtés mais je ne vois plus rien et n'entend plus rien. Je suis dans mon monde et seule une coulée de lumière inonde la pièce. Je suis dans l'attente mais pas pour longtemps. Deux inspecteurs entrent, ils attendent poliment que je prenne acte de leur présence, ce qui est un bon point pour eux mais je fixe du regard une des chaises devant moi. Il n'y a plus qu'elle qui existe. Devant mon manque de réaction, ils s'asseyent, la femme devant moi, l'autre, un certain Mulder à ses côtés. Il parle, il parle, des mots jaillissent de sa bouche mais je n'ai dans mon champ de vision que la femme. Je me focalise sur elle car c'est ce qu'exige mon don. Je l'ausculte du regard comme je l'ai toujours fait. Sans hargne, sans mépris, sans haine, mon visage est inexpressif et je les jauge à ma façon. Mulder semble le plus intéressé par ma personne, l'inspectrice, une certaine Dana Scully semble prendre ses distances. C'est une femme étonnamment belle et qui ne semble pas le savoir. Sous un masque d'impassibilité, je sens en elle, une femme émotive mais sans excès. Un lien solide et tenace soutient leur coopération. Ce sont deux braves flics, efficaces et je décide de leur faire confiance. Je passe en accéléré tout ce que m'a dit Mulder et commence les échanges. " Avez-vous ce que je vous ai demandé ? ". Mulder tend la main vers la glacière et me tend un soda. Comme je l'avais spécifié, il prend un mouchoir pour empoigner la canette et la pose à portée de ma main. S'en suit un mouvement que mon don exige : je frôle le soda de tous côtés, rassuré, je l'ouvre et j'en bois le contenu directement. Mulder m'en tend un autre que je bois tout aussi rapidement. Une des clauses pour que cet interrogatoire ait lieu était que les inspecteurs m'apportent des sodas. Cela peut paraître infantile pour quelqu'un qui jouit de toute sa liberté de mouvement mais nous, les taulards, n'avons pas accès aux distributeurs de boissons. A moins, d'entamer une mutinerie et de le payer de notre sang, les distributeurs sont hors de nos grilles. Nous buvons de l'eau, pour certains, elle sera toujours impure mais j'en ai déjà parlé. C'est aussi un test de ma part pour établir la crédibilité des inspecteurs. S'ils acceptent ce marché donnant-donnant aussi puéril, c'est que peut-être, ils ont bien analysé mon dossier ou à tout le moins, en connaissent certains éléments. Je le remercie mais je fixe toujours mon regard sur Scully. La pauvre inspectrice doit subir une formidable pression mais tel est mon monde. La lumière la choisit, elle seule sera mon lien vers le monde extérieur, je subis ce monde, mon monde autant qu'elle et j'en souffre et j'en jouis autant qu'elle. Les affaires sérieuses peuvent commencer.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Brièvement, Mulder m'explique qu'il a examiné mon cas soigneusement et qu'il me croit. Il croit que j'ai un don. Il croit donc que je suis un guérisseur, le Guérisseur. Il pense aussi que mon procès a été trop hâtif et donc bâclé. Lui et sa coéquipière sont là car d'autres cas de meurtres fort proches dans leur déroulement ont eut lieu après mon arrestation. Ces tueries ont été perpétrés dans la même région que ceux dont on m'a accusé. Au FBI, on s'interroge sérieusement. Si je suis en prison, comment cela se fait-il que cette vague de meurtres continue. Ce n'est pas très logique. Bien sûr, tous les assassinats ne sont pas conformes à ceux que l'on m'accuse d'avoir perpétrés mais cela est fort curieux. Une nouvelle équipe d'inspecteurs s'attachent à retracer mon emploi du temps avant mon arrestation et surtout, la priorité est de constituer un dossier plus solide : qui je suis, quel est mon nom, qu'est-ce que je faisais sur tous ces lieux, suis-je vraiment un guérisseur et quel lien avais-je établis avec toutes ces femmes.

J'ai répondu laconiquement que je pensais avoir affaire à deux flics de grande confiance. J'ai également ajouté que mon mutisme sur mon passé n'était pas une façade, un moyen pour échapper à la justice ou à minimiser ma peine. D'ailleurs, le président de la cour s'en est tenu aux preuves déployées, même si elles étaient bancales. L'accusation a eu partie facile. Mon amnésie m'avait empêché de me défendre correctement. Sans compter que l'avocat qui m'assistait était visiblement incompétent. J'ai également insisté sur quelques faits. J'étais vraiment un guérisseur. J'allais de ville en ville, proposais mes services, encaissait de l'argent, guérissait les personnes qui en avaient fait la demande puis je me déplaçais. Je n'en savais pas plus. Quand, lors du procès, j'ai déclaré que je n'avais rien à voir avec les victimes, avec toutes ces jeunes femmes, je parlais bien en tant que Guérisseur. Le jury n'a rien voulu savoir et ne croyait pas en mon don. Il y a eu effectivement quiproquos. Je n'avais jamais affirmé n'avoir pas eu de rencontres avec ces femmes, ni qu'il n'y avait pas de lien d'aucune sorte entre elles et moi. J'avais juste affirmé n'avoir rien avoir avec elle dans le sens que je ne les avais pas guéris. Pour moi, c'était une réelle évidence. C'est vrai qu'une jeune personne pouvait être malade mais la probabilité qu'une femme plus âgée fasse appel à un guérisseur était quand même plus grande… non ?

A ce moment de l'interrogatoire, il y a eu un blanc. Duke restait impénétrable. Il ne croyait en rien à ce que je disais et pour cause. Croire en mes dires et tout son petit monde s'écroulait. Depuis quelques mois, je le côtoyais et je l'estimais à une plus juste valeur. Il était honnête à sa façon. Je l'avais méjugé au départ. Il faisait son job. Là, il me surveillait. Il n'avait pas à m'écouter. Les deux inspecteurs avaient un autre travail à fournir. Ils avaient comme mission d'y voir clair. De voir clair en mon cas, de me laisser ou non un certain crédit, de m'inciter à les aider à élucider cette vague de tueries qui semblait sans fin.

Mes mains frôlent les objets comme elles frôlent les corps. Elles ne s'emparent pas d'eux, elles semblent les caresser, leur insuffler une force ou bien puiser un fluide qui émanerait d'eux. La lumière est en toute pareille. Elle choisit d'éclairer qui elle veut. Elle se déplace selon ses propres lois. Du moins, dans mon propre monde. Nous ne partageons pas la même lumière et je ne pense pas comme vous. Je n'ai pas choisi cette lumière et la lumière ne s'est pas choisie. Elle n'a pas choisi d'éclaire telle ou telle partie du monde, elle fait son travail. Tout comme mes mains travaillent à extraire le mal de corps convulsés, la lumière semblait s'épanouir dans toute la pièce. Des dizaines de photos étaient étalées sur la froide surface de la table. C'est Scully qui les avait déployés ainsi. Chacune de ses photos était dûment numérotée. On m'apprit ainsi que certaines faisaient parties des preuves utilisées durant mon procès, d'autres provenaient d'autres affaires. Les photos de mes supposées victimes n'avaient jamais été vues par moi auparavant. Elles avaient été choisies avec soin. Il s'agissait surtout de close-up des blessures infligées aux victimes. Il était impossible d'identifier la victime car aucune ne présentait la personne en son entier. Je voyais bien où Mulder voulait en venir et j'admets que son raisonnement était assez génial. Si j'avais des dons, si je voulais les aider dans leurs enquêtes, je n'avais qu'à puiser dans mon don pour trier les photos, leur faire dire ce qu'un être normal ne pourrait leur faire avouer, bref, prouver de façon concrète que ce que j'affirmais était vrai.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Je pris mon temps pour faire le tri et analyser les clichés si macabres. Je demeurai impassible car tel était mon choix. J'aurais pu m'esclaffer, adopter des attitudes plus complaisantes, plus humaine mais je suis le Guérisseur. On m'offrait une chance de bâtir un dossier plus solide, susceptible de me tirer d'ici. J'y travaillais. Je frôlais chaque photo afin d'en extraire leurs vérités. Je demandai si je pouvais manipuler les clichés au risque d'y apposer mes empreintes. On m'assura qu'une déposition serait faite en bonne et due forme. Que tout l'entretien y serait annoté et qu'il allait de soi que pour que cet interrogatoire soit utile, je me devais de manipuler les photos… Ce que je fis. Je fis d'abord un tri des photos qui avaient rapport avec mon procès de celles qui étaient ultérieures. Ensuite je triais les plus anciennes. Mulder était un inspecteur sympathique et avait oublié d'être bête. Plusieurs photos concernaient la même personne, je les superposai. Les autres photos, je les rangeai dans un tas sauf deux que je mis à part. Très satisfait, je posai à nouveau mon regard sur la femme. Voilà, semblais-je dire.

Mulder… "vous avez fini. Que veux-dire votre tri ?".
" Cela veut dire qu'à gauche, se trouvent les clichés des meurtres que l'on veut me mettre sur le dos. J'en ai mis plusieurs ensemble car elles concernent la même personne. Comme vous pouvez le constater, vous n'avez pas apporté tous les clichés des victimes. Sans doute pour me tester… ". Mulder acquiesce. " De l'autre, se trouvent des clichés de meurtres qui sont ultérieurs. Selon moi, le premier tas sont des clichés de personnes tuées par la même personne. Le deuxième tas concernent des victimes d'une seule personne, seules deux clichés montrent des victimes d'un ou de plusieurs autres tueurs ".
Mulder tente de réfréner son étonnement mais je le sens impressionné. J'abats alors ma seconde carte. Si vous voulez, je peux trier les clichés dans un ordre chronologique. ".
Je sens que Mulder commence à avoir des doutes. Si je suis le tueur, je puis connaître la chronologie des assassinats de mes supposées victimes. Mais pour des assassinats ultérieurs?
Il ajoute " faites-le s'il vous plaît. Cela serait fort utile pour notre enquête ".

Je prends une pause et je propose un marché. On est en prison. Je suis à perpèt'. En prison, on a rien sans rien. Si j'aide le FBI, j'exige que le FBI réexamine mon cas. Ce n'est pas en mettant deux inspecteurs de plus qu'ils vont retrouver ma trace, reconstituer mon dossier et interroger à nouveau des témoins qui, peut-être, prouveront enfin de ma bonne foi. Il faut qu'ils mettent le paquet. Donnant-donnant, j'aide, tu m'aides et Dieu t'aidera.

Mulder se porte garant que la prochaine fois, un dossier conséquent sera établi et me sera remis. Si mes finances s'avèrent conséquentes, j'aurai droit à un avocat vraiment compétent. Ce sera acté dans le procès verbal qui conclura cet interrogatoire. Un peu rassuré, j'accélère, je déplace les clichés. Je retrace la chronologie des meurtres anciens, la chronologie des meurtres plus récents et m'abstiens pour les deux autres victimes. Je ne sais rien d'elle.
Mulder… " pourquoi vous ne classer pas les deux derniers clichés ".
Je réponds " d'abord, j'en ai assez fait et de plus, je suis certain qu'ils n'ont rien à voir avec les autres photos ".
Mulder… " vous avez trié brillamment les clichés des meurtres plus anciens et trier selon une chronologie que nous ne connaissions pas aussi précisément, les cliches de meurtres plus récents. Selon vous, est-ce le même tueur ".
Je prends la pose et je réponds posément. " Je ne suis pas dehors, Inspecteur. A chacun son job. Mes mains me disent certaines vérités. Je n'ai pas tué ces femmes. Celles dont vous avez choisi les clichés avec soin, afin que je ne puisse pas les reconnaître, je les ai mises à ma gauche. Pour les clichés de droite, j'attends que vous oeuvriez un peu pour moi. Enquêtez plus à fond sur mon cas. Reconstituez un dossier qui me permette au moins de connaître enfin mon nom, mon identité. Sans cela, je ne peux rien commencer de tangible ".

Dont acte. Les inspecteurs font mine de partir, un procès verbal sera établi et signé par les trois parties. Je lance ma dernière flèche. Je m'adresse vraiment à cette femme.
" J'ai été ravi de faire votre connaissance, Madame Scully. Je suis d'autant plus heureux de vous revoir car je suis certains que vous m'apporterez de bonnes nouvelles. ".
" de bonnes nouvelles, dites-vous "
" Je dirais qu'elles ne concerneraient pas que moi. Je vois clair en vous et je suis sûr que vous apprendrez très prochainement une bonne nouvelle vous concernant". Avant de baisser mon regard et ce pour la première fois, je regardai droit dans les yeux l'inspecteur Mulder. Hé oui, Inspecteur. On peut être flic et néanmoins un homme.

La chapelle

De tous les bâtiments du pénitencier, la chapelle ou ce qu'ils appellent ici l'église… a été bâtie avec soin. Le puritanisme américain recommande qu'on entasse les taulards dans des cageots mais qu'on édifie un somptueux bâtiment pour recueillir le salut de leur âme. C'est bien malheureux car il n'y pas foule dans l'enceinte divine. Apparemment, on peut très bien tuer, torturer et violer son prochain et ne pas avoir envie de faire amendes honorables. Mais moi, la chapelle me plaît. J'y vais souvent, surtout pour jouir du relatif silence qui y règne. C'est un luxe dans une taule. Le silence et la solitude n'ont pas de prix. De plus, l'aumônier est un être intègre. Il m'a accueilli sans appréhension la première fois et selon mes habitudes, je n'ai pas répondu à ses bras tendus, à ses mains accueillantes. Je ne suis pas là pour la rédemption, mon père, lui ai-je dit un peu crûment. Je l'ai ausculté du regard et j'ai vu en ses yeux un homme à la pureté incomparable. Je ne dis pas que ce fut un choc mais c'est rarissime de voir un être exempté d'aucune tache. Un être pur, ici, en nos murs? Les yeux ne mentent pas ; cet homme avait trouvé dans un crucifié, dans une statue de plâtre sur une croix, dans un livre de plusieurs millénaires, de quoi fortifier sa foi en lui et dans les autres. J'ai pris acte de sa pureté et depuis, sans en faire réellement mon confident, s'il est disponible, je lui parle, je fais allusion à mon don, de mon désir de rebâtir ma vie. Surtout depuis la visite des deux inspecteurs.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Ce qui m'a le plus sidéré dans cette chapelle est qu'enfin une vérité m'a été révélé. D'autres forces sont en jeu en ce monde. Je vis dans un univers mais d'autres forces auxquelles je n'avais pas accès auparavant existent dans des mondes parallèles. Ainsi en va-t-il dans cette chapelle aux dimensions modestes mais bâtie avec soin. La lumière règne en maître. C'est elle qui désigne et rayonne sur les êtres. Elle émane réellement de l'aumônier, elle éclaire quelques fois quelques croyants en qui des restes d'humanité ont survécu. Elle transfigure un ou deux taulards qui ont été, comme moi, injustement condamnés. Je ne peux rien contre cette lumière mais elle n'a rien contre moi. Nous coexistons. Elle peut me révéler des choses comme lorsqu'elle s'est focalisée sur l'inspectrice puis quand elle a daigné s'épanouir dans la salle aux interrogatoires. Elle est aussi là, je crois, pour me dire que j'ai encore à apprendre des autres hommes. De Duke, l'aumônier, de Marc même, le maton tremblotant, de l'inspectrice si belle, de l'autre inspecteur si fougueux. Je me dois de les écouter. De les incorporer dans mon champ intérieur. Je ne dois pas encore me détacher définitivement des autres. J'ai trop cru en mon don, je me suis forgé une fosse intérieure et le résultat est que je me trouve injustement emprisonné. Je fais partie des autres, que je le veuille... ou non !

L'avocat

Les choses vont de plus en plus vite et les autres taulards commencent à jacasser ferme. On répand des rumeurs, on commence à se méfier de moi car j'ai été interrogé par le FBI. On dit aussi que depuis peu, j'ai un nouvel avocat et pas n'importe qui. Pas un avocat que l'on vous désigne d'office. Celui-là, c'est un bon. Il m'écoute religieusement, fait des propositions, établi un dossier digne de ce nom. Mon affaire avance dans le bon sens et ça ne plaît pas à tout le monde. Je parle aux flics, je suis copain avec le Duke, je vais à la Chapelle. On se doutait bien que j'étais un " spécial ", mais maintenant, on a bien envie de me lâcher. J'ai de moins en moins de clients et donc de moins en moins de services rendus. Pas grave, je n'en mourrai pas.

Cet avocat, un jeune homme plein de fausse déférence pour moi, parle, discute, inscrit, jacte dans son mobile mais il est néanmoins un impur. Je ne partage rien avec lui et je le lui fais bien sentir. Tu es à mon service ! Un jour, je te payerai. Mon regards ne semble pas l'effaroucher, ce qui est une bonne chose. Il ne cherche pas l'empathie avec son client, il veut le défendre car défendre un client et réussir là où un autre à échouer, c'est tout bon pour lui. Bref, il travaille pour lui et donc pour moi. Tout baigne. S'il y a une infime possibilité d'un second procès, je veux compter sur un homme de loi compétent. Je veux sortir. J'ai à faire…

Second interrogatoire

Un mois passe, mon avocat vient me voir chaque semaine, je n'ai plus une minute à moi. Avant, je me tuais à tuer le temps, maintenant, je me bats pour finir tous mes boulots. Je rate des rendez-vous avec des taulards, des maux ne sont pas soignés, on me tire la gueule et je commence à sentir très mauvais pour un peu trop de monde. Mais je les emmerde. Seul, j'ai toujours été, seul, je resterai. Quand l'un d'eux est plié en deux par une douleur insoutenable, il sait que je suis là. Tel est la loi. Telle est ma loi. Souffre ou mets ton nom sur la liste et propose moi des choses intéressantes, sinon, barre-toi !

Nous sommes dans la même pièce et dans la même situation. La lumière l'inonde en son entier, ainsi en a-t-elle décidé. J'ai droit à mes deux sodas. Mais nous ne sommes plus dans la même situation. J'ai un avocat. J'ai droit à certains privilèges. On est passé à la vitesse supérieure.

Cette fois, c'est Scully qui parle. Je la sonde du regard, effectivement, elle paraît moins sceptique que lors de notre première rencontre. Mademoiselle a peut-être fait un test de grossesse et il y a eu comme qui dirait, une sérieuse surprise à la clé ? J'entends que l'enquête a bien progressé et que le FBI a fortement apprécié mon aide. Les effectifs ont été quadruplés et les résultats n'ont pas tardé. D'abord, le FBI, vu l'aide appréciable apportée, à ses frais a quémandé un avocat pour que l'on réexamine mon cas, voire, de nouvelles preuves ayant été accumulées, que l'on recommande la reconduction de mon procès. Enfin et là, c'est Mulder qui parle. Nous avions conclu un marché. Donnant-donnant aviez-vous dit. Voilà, votre dossier, comme promis. Nous avons retrouvé traces de vos différents passages dans plusieurs petites villes et villages. En accumulant les témoignages, qui, je précise, corrobent vos dires, à savoir que vous êtes guérisseur et que vous proposiez vos services moyennant finances, nous avons retrouvé une banque où vous aviez déposé votre argent. En l'interrogeant, nous avons retracé l'historique de vos différents dépôts (et je puis vous assurer que le montant total est loin d'être négligeable), nous avons également retracé vos différents trajets, récapitulé la plupart des endroits où vous vous êtes logés et les endroits où, semble-t-il vous donniez rendez-vous avec vos futurs, euh, clients.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Tout est là. Et il me tend une farde, un peu maigrichonne.

Il n'y a pas de mots pour décrire un moment pareil. Tourner des pages, découvrir la photocopie de son passeport, découvrir enfin qui l'on est, son âge, son nom, son prénom, sa nationalité, c'est comme se redéfinir à nouveau. Je lis tranquillement les différentes pièces que le FBI a accumulées. Et je dois admettre que c'est du beau travail. Rien n'a été omis. Tous les relevés de la banque sont là, l'historique de mes déplacements, le nom de toutes les bourgades où je me suis déplacé, où j'ai logé, parfois même, en y précisant le nombre de jours. Le recoupement entre mes départs d'une ville et le retour différé vers cette même ville. Et peu à peu la mémoire me revient.

Scully reprend le flambeau. "Il est évident Monsieur (ah, j'ai droit à un monsieur!, je ne suis plus l'Ombre, mais suis-je encore le Guérisseur ? Et à mes yeux, sachant enfin qui je suis, même si mes souvenirs qui s'effilochent ne me feront pas retracer mon passé, en tous cas, pas tout de suite, le serai-je encore ou bien, je redeviendrai l'homme que j'étais avant? Avant que ce cauchemar commence. Je n'en sais rien !) que vous aurez droit par la suite à un dossier plus complet qui sera complété au fur et à mesure que notre enquête progresse". Je jette un regard à mon avocat qui est resté stoïquement debout dans la même pièce. Il reprend le dossier et nous laisse. On reprend les affaires, là, où nous les avions laissées. Donnant-donnant. Les photographies, le tri, je commence à comprendre leur logique. Je plonge en moi, je fais appel au don, ils regardent, prennent des notes et écoutent. Je révèle des vérités que moi seul peut révéler et ils en prennent actes. Leur travail commencera réellement par la suite. Recouper les nouveaux faits aux anciens, réfléchir, ruminer, extrapoler, établir une hiérarchie parmi toutes les options, bref, mener une vraie enquête afin de sauver des vies.

Comme je l'ai dit, le petit jeu recommence mais avec plus de cartes. Scully déploie une bonne centaine de photos à présent. J'avais promis aux agents de jouer franc jeu et je le ferai. Comme la première fois, une fois toutes les photos sur la table, je tente de faire le tri mais je n'y arrive pas. Mon pied est toujours enchaîné au sol. Impossible d'atteindre toutes les pièces à conviction. J'interroge Duke du regard. Maton, c'est à toi à décider ! Duke assume son rôle, pas à dire, il est dur mais juste et à sa manière, il est compétent et assume. Il enlève mes chaînes mais exige que les inspecteurs s'écartent d'un bon mètre de la table. Il sort sa matraque et symboliquement se met à un des côtés de la table, prêt à intervenir. On est pas encore copains !

Je sépare comme la première fois les photos de " mes " victimes en un tas, à ma gauche. Je constitue un autre tas à ma droite et un troisième tas constitué de clichés de victimes qui, mon don me le dicte, ne font pas partie du lot est mis à l'écart. Je classe les clichés à gauche comme à droite en une ligne du temps. Cette fois, les agents ont apporté toutes les photos des victimes. Une rangée macabre de vingt et une photos sont déposées à gauche, cinq à droite, dix autres photos sont empilées sans ordre. Comme la première fois, certains clichés concernent la même personne.

" Qu'en pensez-vous maintenant ? " me demande Mulder. " Pouvez-vous relier les photos à votre gauche de celles à votre droite ? "

Je prends mon temps. Je frôle de mes deux mains toutes les photos, même celles que j'aie d'abord écartées, mais je n'ai plus de doute à leur sujet. Cinq meurtres ont été commis depuis mon arrestation. Du moins, cinq meurtres dont le FBI a eu vent. J'espère que non, que rien ne leur a échappé. Je ne suis pas en prison depuis si longtemps que je sache. Si je perds la notion du temps, le calendrier mural, lui, n'a pas ce genre d'égarement.

" Je pense intérieurement, car vous savez maintenant comment je procède, et au moins, un de vous me croit sur ce point". Et je regarde tour à tour Mulder et Scully, plus intriguée que la première fois et Mulder qui tente de réfréner son impatience… quel feu brûlant que ce Mulder, dommage que nous devions nous voir dans de telles situations mais ainsi va la vie.
"Je pense donc que c'est le même tueur qui a tué toutes ces pauvres dames". Silence. Moment que je fais un peu durer. C'est qu'il s'agit d'un instant crucial pour eux, comme pour moi.

" Mais…" et je laisse encore passer un laps de temps, un peu théâtralement, je l'avoue, visiblement "le tueur a changé sa façon d'agir".

Mulder tient à me faire préciser la chose. C'est normal.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

" Quand je frôle les clichés de gauche, je sens que les meurtres sont chauds. Ils ont été effectués dans un moment de délire, de sauvagerie. En interrogeant les clichés de droite, je sens plus de froideur, de calcul. De plus, les clichés de gauche me disent que les meurtres ont été exécutés sur les lieux où la victime logeait, ou, à tout le moins, qu'elles fréquentaient. Les clichés de droite me disent que les meurtres ont tous étés exécutés dans les lieux mêmes de leur logement. Vous aurez donc plus de chances d'alpaguer le gars en question. A moins, d'être un génie, ce que je ne crois pas, il y a eu forcément du bruit et n'oublions pas que les " nouveaux meurtres " ont aussi eu lieu dans des petites villes. Le gars a sûrement du être vu, avant ou après l'assassinat. Un étranger dans ces villes, ça se remarque assez vite. Enfin, mais les clichés sont tellement précis qu'il ne faut pas être devin pour le remarquer, l'assassin a toujours utilisé la même arme sur les vingt et une premières victimes. Les autres, on les a tuées n'importe comment ".

Scully, cette fois " cette histoire de chaud et de froid, ça m'intrigue. Que voulez-vous dire par-là ? ".

Même si je reste impassible, je rumine moi aussi.

" Je pense que les premiers assassinats ont eu lieu dans un moment de rage et sont sûrement d'ordre sexuel. Pour les meurtres ultérieurs, on sent que le tueur avait d'autres projets. Sûrement rien de bien extraordinaires. Peut-être les a-t-il attiré chez elle, les ayant séduites auparavant puis il les a volées, a dérobé quelque chose qui pourrait avoir de la valeur, qu'il pourrait revendre? Pensez aux receleurs dans la contrée ! Vous avez là, toujours selon moi, pure extrapolation, la trace d'un acte d'un gars qui voyage, qui avant avait des rentrées d'argent et qui depuis n'en a plus. Je ne vois pas d'autres explications "

Mulder est maintenant très sceptique. "A mon avis, Monsieur, vous devriez aller plus en profondeur dans ce que vous pensiez, même intérieurement. Comment expliquer que le tueur a commis ces crimes là où vous étiez et puis, après votre arrestation, le tueur continue à tuer mais pour d'autres raisons. Peut-être même pour des raisons d'argent. N'oublions pas qu'il reste dans la même région !"

" Effectivement, il n'y qu'une explication qui pourrait être satisfaisante "

Scully… "... et selon vous… ? "

"Selon moi, je devais avoir un assistant à l'époque. Je ne vois que ça. Cela expliquerait le lien entre moi et les premiers meurtres et le fait que les autres crimes aient lieu au même endroit. Cela expliquerait aussi, que, moi, étant emprisonné, mon assistant se voit sans argent et se croit obligé de pimenter un peu ses tueries ".

" Mais je demande un temps de réflexion. Après tout, vous avez retracé mes différents déplacements depuis un bon bout de temps. C'est impossible que, s'il y ait eu un assistant, on n'en ait pas retrouvé trace. Je sais que par ma carrure et par mon moyen de vivre, je suis plus facilement repérable mais cet homme, s'il existe, si j'en ai eu vraiment besoin, a dû intervenir quand je guérissais les malades. Votre tâche la plus délicate sera de faire parler ceux que j'ai guéris. Peut-être ont-ils honte d'avoir eu affaire à moi. Vous aurez plus de chance pour ceux qui étaient des malades incurables, ceux-là n'hésiteront pas à témoigner. N'oubliez pas que, en tant que guérisseur, j'ai eu à traiter tous les cas. Des maladies incommodantes mais pas graves en soi à des maladies qualifiées d'incurables. Je prêtais mes services à ceux qui le voulaient… et à ceux qui pouvaient se les offrir ".

Scully..." Donc pas de souvenirs pour le moment de ce mystérieux assistant? ".

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

" Non, je le regrette bien, Madame l'Inspectrice, cela ferait évidemment avancer l'enquête. Il me suffirait d'un nom ou d'un surnom. D'un souvenir de son visage et on pourrait entamer l'établissement d'un portrait-robot. Mais comprenez que je sais à peine qui je suis depuis une heure. J'ai besoin de temps pour rassembler mes souvenirs. Je tiens à vous remercier pour votre probité : vous n'aviez pas à le faire mais vous avez respecté le pacte de notre marché. Dès que j'aurai établi des souvenirs tangibles, je vous ferai signe via mon avocat ".

Scully n'en a pas fini avec moi. " je me pose quand même une question et je vous assure, ce sera la dernière...

Si j'ai bien compris, vous ausculter les personnes grâce, en grande partie, via le regard. Je suppose que vous vous faisiez une idée par la posture de la personne, de sa gestuelle, de son parler. Comment n'avez-vous pas compris que, si assistant il y a eu, vous n'aviez pas deviné son penchant morbide ".

Sacrée Scully. Elle a évidemment touché dans le mille. Avoir pris à mes côtés un assistant qui s'avère être un tueur n'a pas de sens. Et elle a raison. Soit mon don me dicte mes actes et mon don ne me trompe jamais, soit…

"Je ne peux que vous avouer mon désarroi. Et je puis vous assurer que mon don ou appelez-le comme vous voulez ne m'a jamais trompé et selon moi, ne se trompera jamais. Donc, là aussi, j'ai une explication ".

Scully insiste " et qu'est-ce que votre don vous dicte à présent ".

"Voilà. Vous avez compris. Ce n'est pas moi qui vous répond, c'est le don qui parle par ma bouche. Alors soyons clairs. Je n'en suis pas au stade des extrapolations. Je suis quasi sûr de mon fait ".

" qui est ? "

" qui est… que mon assistant était aussi un guérisseur ".

Scully, vaguement choquée " un guérisseur qui est également tueur ".

Intérieurement je m'interroge encore. Parler, agir, commettre une bourde? Mais j'ai promis de dire la vérité et je respecte ma parole.

" Prenez mes paroles pour ce qu'elles sont. Je conviens que ce que je vais dire pourraient se retourner contre moi. Si vous avez bien compris, un guérisseur ne trouvera son égal que dans un autre guérisseur. Don contre don. Et c'est leur force qui dicte les actes de la personne, pas la personne qui possède le Don. Si on admet l'existence d'un guérisseur, on doit admette que le mal peut être extirpé du corps que sous la forme d'une sorte de fluide ".

" et ? "

" Et… réfléchissezà toutes les conséquences de cet acte. Si on peut extirper le mal sous forme de fluide, que devient ce mal ? Je sais, pour avoir pratiquer ici en prison et ailleurs, que j'extirpe ce fluide et m'en débarrasse en soufflant dessus, en l'éparpillant. Ainsi, il disparaît et ne me pollue pas.

Scully porte enfin le coup de grâce " Et vous pensez à un ancien guérisseur qui lui ne se débarrasserait pas de ce mal ? Une sorte de guérisseur qui aurait mal tourné ? "

Et ce fut la dernière fois que je la voyais. Il n'y avait plus rien à ajouter.

 

Chapitre 3 : le guérisseur

 

Je suis au fond de ma cellule. Depuis, une semaine s'est écoulée. Mon avocat m'a remis à nouveau mon dossier qui s'est étoffé depuis. Nouvelles données, plus d'informations sur les dépôts bancaires et donc une meilleure description de mes allées et venues. La principale source d'intérêt de ce dossier est de pouvoir enfin me confronter avec ma nouvelle identité. Je ne suis plus l'Ombre, je suis toujours le Guérisseur mais je puis être aussi ce nouvel être que j'ai été et que je puis être à nouveau. Un être humain, ayant des droits mais aussi des devoirs comme les êtres humains qui eux, sont dehors. Peu à peu, le passé me revient comme une mer dont les marées sont embourbées de déchets que l'on retrouve plus tard sur les plages désertées par les touristes. Les endroits vraiment sauvages où la crasse vient s'échouer sur les bancs de sable. Des plages souillées et peu fréquentées par une jeunesse avide de soleil. Ces marées ne sont que des montagne du sel infect que rejette, dégoûtée, l'eau de mer. Elles s'étouffent lentement en vagues mousseuses sur les bords des rochers. Et c'est là que ma mémoire se perd. En mousses écœurantes. Des souvenirs affleurent, des sensations diffuses s'ébauchent en des ruelles qui s'obscurcissent. C'était là mon premier monde, c'était là que je me suis redécouvert, c'est à moi de refaire le chemin qui m'a amené là où je suis à présent, dans cette cellule de quelques mètres carrés à croupir ; attendant que des gens que je paye constituent des preuves assez solides pour que, devant n'importe quel jury, je redevienne un être présentable, un être à part oui, mais qui n'a pas de sang sur les mains. Un être qui a peut-être fait le bien aussi, qui a aidé les autres également, à sa façon, à sa drôle de façon, à sa seule et unique façon, pour survivre en prodiguant ce que son don lui dictait.

Ruelles sombres

Les rues ne sont pas plus belles que les plages abandonnées. Les ruelles de mes plus sombres, de mes plus vagues souvenirs ruissellent de peur et de misère. Il y fait noir, rien ne lave la honte d'y être né. Même l'eau de pluie semble lourde d'embruns indéfinissables. Les trottoirs sont perpétuellement encombrés, les gens vocifèrent, les poings rugissent, les voix sont fortes, l'amour y a rarement sa place. Ce monde est un monde impur et il n'y fait jamais soleil. J'y suis pourtant.

Je suis déjà là mais je ne sais pas ce que je dois y faire. Continuellement, imperturbablement, une petite voix résonne en moi et me dit que je n'ai rien à craindre. Même avec les coups qui pleuvent, avec la pluie qui rien ne lave et que rien ne sèche. Je n'ai point à craindre et donc j'attends mon heure. Je suis entouré de grands qui tapent dur et sec et comme toujours, il y arrive un jour où l'on rencontre un être, un homme, un truc, un machin, une chose, quelque chose qu'il ne fallait pas rencontrer et qui tape plus dur encore. Et c'est ce jour-là que j'ai frôlé pour la première fois le bras disloqué d'un de mes compagnons de route. Et c'est là également, qu'il m'a pris à part, et m'a demandé de recommencer et d'expliquer ce que j'avais fait. Et je n'ai rien expliqué car la petite voix me l'a interdit et je l'ai frôlé sur tout le corps et j'ai soufflé la fumée blanche de mes mains et je me suis enfui. Et j'ai recommencé avec d'autres hommes tout aussi perdus.

D'autres ruelles

J'y suis toujours mais j'ai grandi. Je vagabonde de village en village et de petite ville en petite ville. Je grandis en taille et en volume. Je commence doucement à m'organiser. Je n'ai aucun plan d'avenir, pas de dessein, de grand avenir qui se dessine devant moi. Je chemine comme beaucoup de vagabonds l'ont fait par millier mais je suis bien plus serein car je sais que j'ai le don. Je commence déjà à guérir les gens mais je ne contrôle rien. Je n'arrive qu'à les soulager et ce que je reçois en échange, gîte et repas ne m'incitent guère à rester sur place.

La dame aux cheveux blancs

Le déclic fut le fait d'une veille dame. Elle a avait entendu parlé que j'avais soulagé la tendinite d'une voisine, qui m'hébergeait. Voyant qu'elle m'intimidait, elle me donna quelques conseils que je mis aussitôt à profit. D'abord, elle voulu savoir si j'avais vraiment un don pour guérir et je répondis par l'affirmative. Alors, me dit-elle "tu dois te faire payer pour le faire. Un don comme tu le possèdes n'a pas de prix. La prochaine fois, tu ne guéri personne sans avoir d'abord reçu de l'argent". J'étais interloqué par son discours. J'étais encore maigrelet à l'époque. Manger, me laver, porter des vêtements propres, c'était déjà le paradis sur terre. Contre quelques maux adoucis, c'était peu de choses. Ensuite, me dit-elle, avec l'argent que tu recevras, tu t'achèteras des beaux vêtements. Deux ou trois costumes, deux valises pas plus et surtout, tu iras à la salle de sport pour devenir grand et puissant.

Je ne savais pas quoi lui répondre. Comment demander de l'argent si les gens ne croyaient pas en mon don ? Elle me regarda dans les yeux et elle me dit: "mon petit. Tout est dans le regard. Toi par exemple, tu es impressionné par moi car je te regarde droit dans les yeux. Alors, à partir de maintenant, tu me regardes dans les yeux" et c'est ce que je fis.

Ce ne fut pas chose aisée mais plus aisé cependant que je ne croyais. Et comme la vieille femme n'était point bête, elle me dit. "Je te propose un deal". "D'accord", lui répondais-je, comme je l'avais tant dit à l'époque. Accepter un deal sans en connaître le fondement, bon Dieu, que j'étais d'une grande naïveté.

"Je te donne des conseils, tu feras ce que je te dirai, tu suivras ce que je te dicterai de faire et et en échange"." Oui… en échange…?" "Tu me guériras". Ah bon, juste ça.
Et la vieille… "Non, tu n'as rien compris, tu écouteras ce que tu as dans ton cœur ou dans ton corps, bref, tu écouteras ce qui fait que tu peux faire ce que tu fais et que tu es seul à faire et tu me guériras vraiment. Tu ne vas pas simplement me soulager pour quelques jours ou quelques semaines mais tu me guériras vraiment. Quand je serai guérie, tu verras que tu auras d'autres clients très vite. Tu les feras payer, tu les feras même payer selon leur maladie car je sais que tu peux juger la gravité de la maladie des gens d'une façon ou d'une autre. Et ça, ça ne m'intéresse pas, car peut-être as-tu une part du Diable en toi et tu auras du bel et bon argent et puis tu iras au village suivant. Là, tu attendras ton heure. Cela va très vite de village en village. Tu devras recommencer. Soulager quelques-uns, gagner peu, puis tu fais monter les enchères, tu gagneras de l'argent et tu le mettras à la banque et puis tu partiras. Et ça, ça sera ta vie, toute ta vie."

Et c'est ce que je fis mais pas dans cet ordre-là. Je continuai à frôler de plus en plus de gens aux villages. Certains, juste pour les soulager. Puis, en les regardant dans les yeux, avec mes nouveaux habits, avec mon corps mieux nourri, avec mes muscles qui commençaient tout doucement à se raffermir, je commençais à faire monter les prix. Et puis, plus personne ne voulu me payer. Je soulageais mais ne guérissait personne. C'était la déception.

Alors, la veille dame me réclama mon dû. Je montai dans sa chambre. C'était d'ailleurs la seule pièce. Elle avait mis un bon feu dans la cheminée et elle était nue sur le lit. J'ai d'ailleurs eu très peur car elle était vraiment très vieille et c'était la première femme nue que je voyais de ma vie. Je ne rappelais plus quel âge j'avais mais il me semblait que j'aurais déjà dû voir une vraie femme nue avant, pas une vieille femme. Elle semblait à bout de forces par ailleurs. Elle me dit d'approcher et elle me souffla à l'oreille plus qu'elle me le dit : " je t'ai préparé sur la table, mon meilleur morceau de tarte. Tu as aussi un bon café qui t'attend. Tu mangeras et tu boiras en goûtant tout bien. Quand ton don te le dira, tu viendras et tu pourras alors me guérir vraiment. "

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Rares moments

Il n'existe que quelques moments rares dans la vie d'un homme et de ces moments rares que l'on chérit tant car ils vous ont impressionné, tant ils vous ont révélé des choses sur vous, en vous et contre-vous, il y en a peu que vous avez vraiment pleinement vécus. Celui-là fut un instant de grâce. Qui me rapprochait de Dieu, si le divin n'a pas été inventé par la main mauvaise du Diable! Je ne savais rien de cette vieille dame, sauf qu'elle avait le même regard que moi. Ma rencontre avec elle m'a remémoré, dans mes souvenirs qui m'affleurent à présent, la vision fugitive de cette inspectrice rousse qui m'a visité par deux fois et seulement pour des raisons professionnelles. Je sais et je ne le sais que trop, qu'elle m'aura oublié dès que " mon cas " sera éclairci. Éclairci selon leurs propres critères. Classé, rangé, expliqué, oublié. La dame aux cheveux blancs, c'était autre chose. Ce fut peut-être la seule femme que j'aie vraiment aimée.

A présent, je pouvais regarder les gens en face. Mon regard naturellement se fit plus dur. Les gens d'ici sont coriaces et ils sont pauvres. Ils sont laconiques aussi et ils acceptent ou refusent les choses dans l'instant. Ce sont des gens du présent. Ils pensent et agissent en même temps. Il pensent aussi connaître les gens en se fiant à leurs sens et évidemment, ils se trompent. Ils croient posséder une science de la nature qu'ils n'ont pas.

La force de la nature ne s'acquière pas. Même moi, dans la pleine jouissance de mon pouvoir, je n'ai rien à voir avec cette nature, comme je n'ai rien à voir avec cette lumière intense, ni celle qui régnait dans la chapelle, ni celle qui éclaire et obscurcit les choses. Les gens sont souvent bêtes et se fient à leurs bêtises. Mais la vieille était autre. Mais d'une altérité différente, si tant est qu'on puisse concevoir cela. Je mangeai sa tarte et bu son café. Et j'humai l'air et je sentais des choses qui émanaient de cette femme. Mon don semblait enfin se réveiller. Il frétillait comme un réveil qui commence à ronronner pour annoncer l'éveil des choses. Je sentais mon être enfin dans son entièreté et quand je me fus senti prêt, je m'approchai d'elle. Elle était devenue une femme pleine à présent. Une chose impure dont je localisais aisément le mal. Mes mains la frôlaient, de haut en bas. Une fois, je lui demandais de se retourner, ce qu'elle fit avec difficultés. Je continuai à laisser parler cette force qui semblait exalter de moi, puis je joignais mes mains et soufflai aussi fort que j'ai pu une fumée blanche qui me semblait d'une densité répugnante, comme un tissu malfaisante, d'une immatérialité qui n'avait rien de semblable sur notre terre. La femme se leva et se vêtit d'une mince tissu de flanelle. Elle me vit vaciller et m'aida à m'allonger sur le lit. Elle eut le temps de mettre un linge propre sur le lit, comme un couvre-lit qu'elle aurait préparé à cet effet. Et ce fut une nuit magique car la femme me fit l'amour comme si c'était la chose la plus naturelle qu'il puisse arriver. Je ne savais même pas son nom, je ne savais pas mon âge et je faisais l'amour et de façon si délicieuse avec une femme qui quelques heures auparavant était toute ratatinée. Malgré mon jeune âge, je fus terrassé de fatigue par la suite. Apparemment, j'avais tant demandé à mon don que j'étais trop éprouvé. Et cette fois, ce je pus réellement sollicité mon don comme jamais je n'avais pu le faire, cette force que je devais à la fois dompter et qui par le même canal, me domptait, m'avait lessivé. Une bête vorace qui était toute ma vie mais qui demandait elle aussi son dû. Échange contre échange, je te donne et je te laisserai vivre, je te veux et je veux quelque chose de toi. Dis-moi ton prix, je peux postposer mon paiement mais je paieras car si je ne paie pas, je souffriras mille morts et toi, tu ne risque de n'être plus là.

Même la femme que j'ai aimée vivait sur le mode de l'échange même si son prix était doux. Quand je fus éveillé au matin par une odeur de repas qui mitonnait sur le feu, j'étais encore vidé de toutes forces. Je me levai péniblement et une autre femme que je n'avais jamais rencontrée me donna un repas et du vin. C'était la même femme que j'avais guérie cependant mais son dos n'était plus voûté, sa peau était toujours aussi striées mais c'était cette fois par des longues et belles histoires, ses seins avaient allaité des enfants qui eux-mêmes avait allaité leurs propres enfants. Elle se mouvait avec aisance et semblait jouir d'une toute nouvelle liberté. Elle semblait enfin s'épanouir d'une nouvelle jouvence qu'elle soupçonnait sûrement limitée dans le temps mais qui, au moment présent, l'émerveillait. Et c'était vraiment un beau spectacle. Et je mangeai et je bus encore plus de vin. Ce fut aussi une vraie première. Sur mon insistance, nous fîmes à nouveau l'amour mais avec plus de tendresse et plus de délicatesse. J'étreignais une femme à qui j'offrais un peu une seconde vie. Je savais que je vivais un moment inoubliable, un moment fondamental dans ma vie et je me devais d'en retirer toutes les leçons. Je lui promis de partir sur-le-champ. Je lui promis aussi de m'installer une bonne semaine dans une petite chambrette très propre dans le village voisin, de m'acheter de nouveau habits, des bagages dignes de ce nom et de revenir dans sa ville la semaine suivante. Et à son tour, elle me promit de me revoir. Elle me fit juste promettre de ne jamais devoir dévoiler un corps qui avait tant vécu mais ce que je voyais en elle, elle-même n'aurait pas pu le voir. Son regard était redevenu clair et beau. L'impureté de sa maladie s'était évanouie, ses yeux étaient d'une blancheur éclatante et regorgeaient d'une force que jamais je n'ai vue ailleurs. Des yeux de braise dans un corps qui avait tant vécu. Était-elle unique ou bien le don l'avait rendu unique ? Je ne le sais mais je fis comme elle me l'avait dit.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Après une semaine à me familiariser à un autre style de vie, à affronter le regard des autres avec confiance, à sonder la force qui était en moi, à cultiver continuellement les forces musculaires qui renforçaient mon maintien et la droiture de mon corps, je commençais à façonner un nouveau personnage. Mon discours gagnait en force ce qui ne changeait rien en mon laconisme. Je devenais un homme de peu de mots mais dont les mots pesaient de tout leurs poids et de toute leur puissance et quand je reviens vers la dame blanche, le bouche à oreille avait fonctionné. J'avais déjà émis quelques plans car mon amie n'avait pas été ingrate. Elle m'avait remis une forte somme, une somme qui, estimait-elle, était en proportion des avantages qu'elle avait de cette nouvelle force retrouvée. Je lui avais sauvé la vie et la vie n'a pas de prix. Je pris donc une chambre dans une pension réputée pour la propreté et pour ses services car je commençais à être maniaque en ce domaine et je sentais que cette manie allait empirer. Était-ce mon choix ou celui du donc, je ne le su jamais. M'avait-il autorisé à aimer cette femme ou bien s'en servit-il, je n'en saurai jamais rien. Mon amour, lui, me semblait si réel. J'étais donc à présent un être humain !

Et je continuai à l'aimer autant qu'elle me le permettait et que lui permettait sa coquetterie. Car si, à son âge, elle était redevenue une femme plus alerte, avec des cheveux d'une blancheur à faire pâlir les champs, son corps accusait toujours les années et elle oscillait entre ses sentiments pour moi et une répugnance que lui inspirait encore son enveloppe charnelle, ne parvenant jamais vraiment à l'oublier. Ne croire que dans ses sentiments et en eux-seuls était au-dessus de ses forces et en cela, elle n'était après tout qu'une femme parmi les autres humains. Sa guérison miraculeuse m'amena d'autres clients et je pris mes habitudes. Je m'installais dans un café avec vue sur la rue dans le petit centre de la ville. J'y passais toutes mes journées. A lire les journaux, du moins, seulement ceux que j'avais achetés et que seuls mes doigts avaient touchés, puis, j'alternais café et douceurs. Et quand les clients se faisaient par trop rares ou trop hésitants, j'allais dans une salle pour exercer mes muscles. Et c'est à peu près ainsi que je vécu tout le reste de ma vie. Ainsi comme prédit, ainsi sera ma vie, toute ma vie.

Mon pactole commençant à grandir de façon sensible, j'ouvris un compte que je pouvais alimenter depuis chaque succursale. Je restai encore un bon mois. A la fin, plus pour jouir encore de la compagnie de la femme aux cheveux blancs que d'éventuelles guérisons car ces hommes et ces femmes étaient aussi bêtes que coriaces. Certes, ils souffraient mille maux, certes, les médecins locaux étaient la plupart du temps incompétents et certes, mes exploits en avaient convaincu pas mal que je pouvais les soulager ou les sauver d'une mort certaine. Mais il est tout aussi vrai qu'on aime autant qu'on craint la main qui guérit et ces petites gens avaient souvent la bourse vide ou n'étaient pas prêts à la vider. Mon prix était fixé une fois pour toutes. Nos conversations perçues par une personne de l'extérieure aurait pu passer pour très agréables mais il s'agissait surtout d'une banale tractation même si elles reposaient sur des bases surnaturelles, j'en conviens. Mais n'en est-il pas de même quand nous allons chez le médecin traditionnel. Il monnaie ses services selon la gravité du cas et si ce cas s'avère trop cher, autrement dit, en dehors de ses compétences, il envoyait le malade, en prenant bien sûr une commission vers un spécialiste qui lui demandait des honoraires beaucoup plus importants. Mes voies étaient plus impénétrables, c'était une force intérieure qui jugeait par le regard la gravité de l'impureté du malade, que je qualifiais de plus en plus de client, et je fixais mon prix au prorata de l'état d'épuisement que sa guérison allait engendrer. Comme toujours, certains péquenauds voulaient marchander mais j'étais à présent au-delà de cela. Je renvoyais très poliment le malotru aller se faire voir. Cela me valait parfois l'inimité d'une clique très liée de coriaces paysans qui m'en fit tellement voir que je me mis très sérieusement à la musculation et à certains arts martiaux.

La musculation me permettait de passer mon temps de façon plus ou moins agréable, d'avoir des points de chutes dans chaque ville, de tisser un réseau de connaissances aussi, d'avoir une certaine prestance. Quant aux arts martiaux, je me limitais à quelques coups bien percutants, je n'avais pas de temps pour un domaine que je devinais bien trop vaste. Taper fort et dur, c'était tout ce que je voulais. Avoir l'air bien sapé, avoir de l'allure, inspirer une force que peut-être je n'avais pas au début mais que, la révélant et la voyant révélée dans le regard des autres est devenue réalité, puis à puisant mieux dans mon don, est devenue réelle réalité. Quand on connaît sa valeur, on a plus à se vendre, elle se fait toute seule. Mon compte grossissait sensiblement mais je ne devenais jamais vraiment riche. Je me suis aussi mis à réfléchir, à ruminer et je ne dis pas que ce fut ce qui me conduisit à la perte mais cela mit pas mal de choses à plat, me permit de mettre ma vie en perspective. Quand je quittais la Dame, je savais que je quittais un être aimé et qui m'aimais et qui me demandait de la quitter pour que je puisse vivre par moi-même. Elle n'aurait peut-être pas supporté se voir vieillir aux côtés d'un être qui commençait à s'épanouir. Ce fût-là que je me sentais empli d'une grande tristesse, empli d'une humanité auquelle je n'avais jamais aspiré !

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Mes clients paient et je leur donne ce que pour quoi ils paient. Et pourtant que de quiproquos. Que demandent réellement mes

clients ? Ils ne veulent pas payer quelques dollars pour être soulagés pendant quelques semaines de leur tendinite ou, en payant quelques dollars de plus, d'un ulcère particulièrement récalcitrant. Non, mes clients paient pour ne plus avoir de tendinites, ils croient payer une assurance vie contre les ulcères, ils paient pour ne plus être malades. Que ce soit leur vie de merde qui les rende malade, que ce soit leur eau impure et leur pitance infâme qui provoquent leur ulcère, cela ne les effleure jamais. Payer, c'est avoir accès à une certaine forme d'immortalité. Voilà pourquoi, j'étais condamné à voyager de ville en ville car j'avais beau expliqué ce que en quoi j'excellais, quelles était les limites de mon pouvoir, ils en voulaient plus et comme eux en voulaient plus, en réaction j'exigeais d'avantage et les départs devenaient imminents. On ne me désirait plus. J'étais redevenu l'étranger. Je ne servais plus à rien.

La dame aux cheveux blancs m'a rendu d'une façon, esclave et cela je l'acceptai volontiers. D'abord, elle me rendit esclave d'elle. Car de la profondeur de son attachement que je ressentais si intense, intérieurement et j'étais tout aussi persuadé de ses sentiments. Puis quand elle me rendit ma liberté, elle me rendit aussi libre dans l'enfer des autres car l'enfer est bien d'être autre parmi les autres. L'enfer, ce sont bien les autres, nous sommes d'accord. Si elle me me fit entrouvrir une porte que je n'avais pas soupçonnée : la possession d'un don, ce fut également une malédiction. Ce don était bien plus grand, plus puissant que je ne l'avais imaginé. Il devenait par la-même plus vorace. J'étais également devenu esclave des femmes par ce désir révélé et qu'il fallait rassasier. Car quand je partis en bus de cette petite ville pour rejoindre la suivante, je regardai enfin les autres femmes, les grosses, les minces, les jeunes, les vieilles, les sans-foutre et celles qui en jetaient et celle qui étaient réellement humbles et celles qui faisaient semblant et également celles qui étaient bonnes et enfin, celles qui se croyaient bonnes et puis les rares qui étaient bonnes et qui ne le savaient pas….
J'ai vu parmi tous ces regards fuyants, goguenards, pleutres, des désirs tremblants pour moi, pour mes beaux habits, pour la nouveauté que je représentais pour elles, elles qui vivaient parmi des gens qu'elles connaissaient que trop, qu'elles voulaient parfois fuir, qui les dégoûtaient. J'étais pour elles une possibilité, une nouveauté, un objet étrange mais aussi de convoitise et plus mon corps devenait dur et ferme et plus mon regard se faisait acéré plus j'aimantais ces femmes jusqu'à en suffoquer parfois. J'étais esclave de leurs regards et j'étais esclave du fait que je devais les ausculter par le même regard qui me permettait de pouvoir les guérir. J'étais dans un cercle. J'y vivais ma nouvelle vie.

La femme en blanc me rendit aussi esclave des femmes et du désir des femmes et non de l'envie d'être amoureux d'une femme, car amoureux, je l'avais été une fois et il me semblait que cet état était déjà tari à sa source. Cela me semblait être le cas jusqu'à la rencontre de cette inspectrice rousse, une hérésie dans mes sentiments. Une irruption qui n'avait pas lieu d'être. La même femme, mon aimée me rendit esclave de mon don. Celui se fit plus vorace. Ainsi, je devins ainsi de plus en plus maniaque. Si j'avais besoin d'être payé, je faisais remplir une enveloppe que je ne vérifiais jamais. Je touchais au minimum les objets que les autres touchaient, je changeais souvent de vêtements, soit car je voulais voyager légers, soit car je ne trouvais pas toujours où les nettoyer de façon adéquate. Le pire était pour se loger. Il fallait que la pension ne soit pas trop éloignée du centre ville et qu'elle soit à la fois propre et pas trop chère. Je n'hésitais pas à prendre mes propres draps et couvre-lit pour être certain de dormir dans une certaine pureté. Mais cet état me poussait à devenir de plus en plus asocial. Si je voulais déjeuner, je frôlais mon verre, ma tasse de café, les couverts, les aliments préparés et souvent, je les refusais. Je devais faire preuve d'une grande diplomatie pour qu'on me refasse un plat avec des couverts réellement propres. Je remerciais les serveurs ou les cuisiniers en les frôlant furtivement pour les soulager de quelques maux.

En restant plusieurs semaines, mes manières peu orthodoxes étaient acceptées mais chaque arrivée en ville virait souvent au cauchemar. Quand les distances entre deux villes étaient trop grandes, ma réputation n'avait pas eu le temps de se propager. Ainsi, je devais parfois procéder par petite touche. Je prenais une petite chambre, petite mais propre et ayant toujours bonne réputation. J'avais une peur bleue de la police à l'époque. Puis j'y déjeunais et souvent j'inspectais verres et couverts. Je scrutais les proches, les gens qui n'étaient pas de passage mais des gens du lieu, des gens ancrés dans la ville. Puis, je frôlais furtivement leurs mains pour les soulager d'une petite maladie. Juste quelques jours, afin de leur montrer un aperçu de mon pouvoir. J'ajoutais que je pouvais faire beaucoup mieux étant réellement guérisseur. Selon les endroits, soit on avait trop honte pour faire appel à mes dons, soit le bouche-à-oreille fonctionnait et les clients affluaient et de longues séances de marchandages commençaient. Je souffre de ceci, combien veux-tu pour me guérir. Autant mon gars, mais tu es fou/dingue/crétin, etc. Et mon après-midi était gâchée et j'allais à la salle de musculation ou bien, je me consolais auprès d'une femme qui m'avait fait de l'œil, c'est selon. Parfois, par pure vengeance, je couchais avec la femme d'un homme qui croyait me tenir tête. Pauvre connard. J'encule ta femme et en plus, tu payeras le double du prix proposé à la base. Car tel était mon stratagème. Ceux qui m'occupait mon temps à me tourmenter payait le double du prix le jour suivant pour mon temps perdu. Et tous payaient. Ceux qui refusaient et qui voulaient me faire la peau, se retrouvaient mystérieusement dans un sale état aux urgences, pris de boisson sans doute et tabassés par un sombre individu dans une sombre ruelle. Allez savoir par les temps qui courent…

Les temps donc étaient dédiés aux ruelles sombres et aux femmes faciles ou malheureuses, aux malades qui se languissaient de santé, de vitalité mais qui se faisaient prier puis qui se maudissait quand je quittais la ville car l'air m'incommodais trop.

Guérir, répondre aux œillades des femmes, prendre le bus, frôler des êtres impurs et les rendre un tant soit peu plus pur tel était ma vie. Elle devenait au fur et à mesure intenable. Mon don devenait de plus en plus en plus vorace. Je savais que je pouvais passer à la vitesse supérieure mais j'avais besoin d'aide et pour avoir de l'aide, il me fallait un assistant.

Lincoln : la rencontre

Ma répugnance de plus en plus grande à toucher l'argent que l'on me devait ou que je devais passer d'une enveloppe au banquier, la répugnance à toucher tous ces objets impurs que, selon moi, toute la populace prenait grand plaisir à toucher, renifler, à fourrer leur groin puant dessus, dessous et même dedans me donna l'idée de prendre une personne intermédiaire. Il n'y avait pas que le toucher des matières impures qui me perturbaient de plus en plus, il y avait aussi un style de vie qui devenait de plus en plus difficile à gérer. Or, je sentais confusément que moins j'étais confronté au monde impur, quelle que soit la forme qu'il prisse, plus la force qu'insufflait en moi mon don devenait de plus en plus puissante. Je sentais tout aussi confusément que je m'égarais pour des peccadilles alors que mon esprit, mes forces vives devaient être canalisées pour des choses vraiment importantes. A un autre de planifier l'achat des tickets de bus, la récolte de l'argent, la recherche d'une salle de sport dans la ville suivante, la liste à dresser des gens à voir ou à revoir, la liste des pensions où nous pourrions nous loger.

Ce qui fut à faire fut fait. Je rencontrais Lincoln, un jour où j'étais en pleines ruminations de tous ces problèmes de logistiques. Comme toutes les rencontres, elle se fit à un coin de rue. Je faillis d'ailleurs lui rentrer dedans car Lincoln n'était pas pas un homme d'une grande stature. C'est d'abord, ce que j'ai remarqué en lui. Et évidemment… ce que je remarquai également en lui, ce fut son regard : il n'y avait strictement rien à déceler dans ses yeux. Ni peur, ni maladie, ni frayeur quelle que put être sa source. C'était un homme en paix avec sa conscience, mi-voyageur, mi-vagabond qui vivait sa vie selon ses propres termes. Un homme qui me ressemblait beaucoup. Habillé à la hâte mais sans recherche.

Il me plut tout de suite car il semblait ne rien craindre, ni rien planifier et si manifestement, il n'était pas très cultivé, il semblait débrouillard. Alors, quand je le remis sur pied, je lui dis : " comment vas-tu Lincoln ? lui demandais-je d'un air goguenard ". " Mais je ne m'appelle pas Lincoln, Monsieur ". " Ce n'est pas grave. Pour moi, tu t'appelleras dorénavant Lincoln ". " d'accord ? ". " Euh, d'accord, Monsieur, mais avec mes amis, j'aurais toujours mon vrai nom ". " et ils sont où tes amis, mon vieux Lincoln ? ". d'un geste vague, Lincoln fit un large rond de son bras gauche. Un peu partout. " je vois, ça. Bon, mon vieux Lincoln. A partir d'aujourd'hui, tu seras mon assistant, Lincoln. On aura tout le temps pour t'expliquer ce que j'attends de toi mais d'abord, je veux que tu manges et que tu boives correctement. Et si tu supportes encore ma compagnie, on t'achètera des vêtements plus décents ". Et c'est ainsi que nous fîmes.

Lincoln devait être une sorte de vagabond qui, comme moi, allait de ville en ville mais n'avait franchement rien à offrir. Pourquoi le choisir alors ? C'est que je me fie à mon don et mon don n'avait pas réagi quand je l'avais ausculté. Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous devînmes vite une bonne paire de lurons, ni gais, ni tristes. Nous avions nos habitudes et cela nous convenaient. Je lui ai expliqué que j'étais guérisseur, que je voyageais léger. Qu'à partir de maintenant, nous allions loger dans des chambres propres mais sans grand luxe (quand je me rappelle à présent, souvent, nous n'étions même pas dans le même hôtel, c'est que Lincoln, à sa manière, appréciait son indépendance). Il s'arrangeait pour que nous déjeunions à l'heure, étant toujours d'une grande ponctualité. Quand un deal se faisait, nous nous présentions à deux, bien sapés à siroter notre café corsé. Nous établissions une sorte de quartier général où nous déjeunions. J'y tenais ce que j'appelais ma petite conférence. C'est à dire que les gens venaient quémander mon aide et nous établissions ou non, un deal. Tel prix pour tel type de guérison. Comme je l'avais déjà écrit, j'essayais toujours de temporiser la portée de mes pouvoirs mais ma réputation commençait à enfler au fur et à mesure que je voyageais dans la région. A midi, Lincoln me rejoignait et pendant que nous mangions, on faisait déjà une sorte de petit planning… qui visiter, qui était susceptible d'être intéressé, etc. Nous planifions ainsi la durée de notre séjour dans chaque ville. Était-elle prometteuse, ne l'était-elle pas, fallait-il y revenir ou

non ? Lincoln m'aidait aussi pour localiser les salles de sport de la ville où nous étions et celles des villes suivantes. Il réservait nos nuitées ce qui fait que pas mal de tracas quotidiens n'étaient plus à ma charge. Le fait aussi que nous nous présentions aussi à deux devant nos futurs clients, j'insiste sur le mot clients car plus je soignais les gens, plus je me détachais d'eux et mieux je pouvais les aider, renforçaient notre image, comme si nous étions plus forts car en équipe. Bête est l'être humain. Du moins, était-ce ainsi que je ressentais les choses et si je ressentais ainsi les choses, n'était-ce pas ce que mon don voulait de moi ? J'étais parmi eux, je vivais à côté d'eux et grâce à eux mais qu'avais-je à voir avec eux... ? Avions-nous le même sens du malheur, de la solitude, avions-nous la même intériorité, sondions-nous notre corps de la même façon? Ressentions-nous de la même façon la pluie, le vent, le frôlement des femmes, l'avidité des regards, le bruissement des roues du bus qui me séparaient d'eux et me faisaient approcher paradoxalement d'autres. Je vivais mais vivais-je vraiment? Était-ce là une vie ou juste une phase... Je n'aimais pas ces ruminations qui n'étaient pas dignes de moi et qui m'affaiblissaient mais je n'avais pas encore atteint ce degré d'une maturité auquelle tout mon être aspirais !

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Un des plus grands avantages que me procurait la présence de Lincoln était que j'étais moins le centre des regards des gens. Lincoln commençait lui aussi à fréquenter les salles de sport, voulant sans doute lui aussi avoir de la compagnie le soir. Peut-être était-ce pour cela qu'il tenait tant à son indépendance. Jamais cependant, nous nous quittions plus d'une journée mais il logeait de plus en plus indépendante, s'étant assuré d'abord, que ma loge me convenait. Ses gages étaient aussi convenables, puisqu'il recevait le dixième de ce que je touchais. Or cet argent, j'exigeais qu'il soit mis dans une enveloppe. Ensuite, il le comptait devant moi et nous nous répartissions la somme. Ensuite, nous allions régulièrement à la banque pour y déposer une partie des sommes. Notre style de vie, bien que simple était coûteux. Il n'est pas facile de voyager léger. Les costumes que nous devions porter devaient souvent être laissés sur place car les petites villes n'avaient pas toujours des blanchisseries de qualité. Les petits hôtels de bons rapports n'étaient pas légion et donc les chambres, même modestes qui se targuaient d'un bon service avaient leur prix. Les voyages en bus, eux, étaient modiques. Mais la fréquentation des salles de sport était un véritable cauchemar. Comme nous n'avions pas d'assurance et que nous ne voulions pas à chaque fois payer pour être en sécurité pour chaque endroit, nous obligeait à payer un peu plus cher pour que le patron se porte garant si accident il y avait. Lincoln s'arrangeait de son côté ; il était rare que nous nous entraînions en même temps.

En soirée, la routine était la même. Nous mangions léger, car c'était souvent le moment où les gens se préparaient pour une guérison. Mais je voulais revenir sur un point crucial. Le plus grand avantage de la présence de Lincoln, était qu'il m'obligeait moins à manipuler des choses impures et mon don s'en voyait renforcer. Un jour, j'envisageai d'étendre ma clientèle aux gens qui avaient des maladies incurables. Je savais que j'en étais capable, je le sentais, car une voix en moi, me l'affirmais mais je ne savais pas comment procéder. Je redoutais l'état d'épuisement qui allait s'en suivre et pour cela, il me fallait une personne de confiance pour s'occuper à la fois des préparatifs des malades mais aussi du cérémonial de la guérison même et enfin, de m'aider, soit à m'allonger sur un lit recouvert d'un drap immaculé qui ne serait pas trop loin du " client " ou qu'il m'aide à rejoindre ma chambre, si, par miracle, la guérison se faisait dans un lieu pas trop éloigné. Mais ce ne fut bien entendu jamais le cas.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Nos méthodes et nos façons d'agir commençaient à s'affiner. Lincoln était à sa façon irréprochable. Il s'efforçait de cacher ses manières rustres sous un vernis de respectabilité qui fit progressivement place à un maintien correct, un choix de vêtements de plus en plus sûr et à un vocabulaire moins familier. Il respectait à la lettre le cérémonial que je lui avais enjoint de respecter et nous pûmes ainsi faire monter les enchères. Petit à petit, nous guérissions des malades atteints d'affections de plus en plus graves. Nous restions plus longtemps pour la cause dans chaque ville car plus la personne était atteinte dans sa chaire, plus il semblait que la chaîne de personnes qui nous reliait à elle devenait de plus en plus longue. Ainsi, nos palabres, tous aussi courtois mais fermes qu'ils fussent, devenaient de plus en plus longs. Pour les maladies incurables, je demandais sciemment des sommes énormes. Je ciblais les richesses des quémandeurs et leur laissais le temps pour rassembler la somme. Parfois, d'autres palabres s'ajoutaient aux palabres antérieures car nous devions revenir un ou deux mois plus tard dans la ville, afin que la somme soit réunie. Des biens devaient être vendus, des gens contactés, sollicités. Il est vrai que Lincoln et moi n'étions pas toujours considérés comme les bons samaritains que nous paraissions être. Nous avions d'énormes pouvoirs et nous les faisions payer à un juste prix. C'était le prix de la vie. Une vie n'a pas de prix, ai-je souvent entendu. J'osais espérer que ces gens s'en souviennent.

Je demandais aussi une somme très important pour que la famille ou les proches me prouvent qu'elle me faisait confiance. Je sentais confusément que cela faisait partie du processus de guérison. Nous ne tombons pas malades seuls, les autres participent aussi à votre maladie. Il était donc bon que tous puisent dans leurs poches pour remédier au mal qu'ils avaient peut-être causé ? Je ne m'appesantissais pas trop sur ces choses-là. J'étais un être simple aux habitudes compliquées. Inutiles d'en ajouter de plus complexes. Je demandais aussi de fortes sommes car je pensais bien qu'un jour mon don allait en s'amenuisant. Je savais aussi qu'un homme sans attache comme moi était la proie facile des autorités dont je ne savais rien. S'il fallait quémander l'aide de gens puissants pour me tirer d'affaires car j'étais un être doué d'un donc hors du commun mais ignare de tout ce qui semblait faire et être le quotidien des autres personnes, je me disais que ces gens susceptibles de m'aider me demanderait eux-aussi le prix fort. Et c'est ainsi que je procédais. Et ainsi, il fut fait.

Lincoln soliloque

Je quittais une délicieuse jeune fille, enfin, c'est comme cela que je voyais la situation. Il y avait effectivement de sérieux avantages à côtoyer le patron. Sûr que le costaud se tapait toutes les femmes et qu'il était comme un aimant mais il n'y avait pas de place pour tout le monde. Ce grand nigaud ne s'en rendait pas toujours compte du nombre de femmes qui se languissaient de lui ou il faisait semblant de ne pas le voir. Je ne le comprenais pas toujours et ne tenais pas toujours à vouloir le comprendre à tout prix. Je connaissais les règles et je comprenais que trop bien la portée de son pouvoir. Mais pourquoi choisir une vieille alors que tant de fraîches jeunes filles étaient à notre portée. C'est qu'il y en avait à foison. Quand nous procédions à des guérisons, nous entrions fatalement dans l'intimité d'une famille et dans cette contrée, rares étaient les appartements. Ainsi, les guérisons se faisaient toujours dans une maison et dans une maison, il y avait toujours une fille, une femme malheureuse. Elles avaient évidemment toujours les yeux d'abord porté sur la masse imposante du patron mais quand elles se voyaient évincées par d'autres ou quand le patron ne leur accordait à peine un regard, j'étais tout prêt à satisfaire ces frêles jeunes filles en fleurs. Je n'avais pas la prestance du grand patron mais c'est comme vivre à l'ombre d'un géant, fatalement son ombre me rendait plus grand que je n'étais. C'était tout bénéfice.

En ce début d'après-midi, j'en avais fini avec ma nouvelle conquête. Je pris un bon bain et m'apprêtais de mon mieux car ce soir, après avoir dîné nous allions fort loin hors de la ville pour guérir un malade qualifié d'incurable. Ces guérisons étaient des moments forts pour le patron. Si ce genre de guérison était intéressant financièrement, elles avaient aussi pas mal de désavantage. D'abord, elle laissait le patron complètement liquidé pour plusieurs jours. Parfois, nous devions revenir dans une ville précise car la famille avait demandé un délai plus grand pour réunir la somme d'argent. La tension était donc à son comble. Ces gens avaient investi toutes leurs économies dans une enveloppe et le malade devait guérir. Tous ces espoirs, toute cette tension étaient à leur comble quand nous entrions dans la chambre du malade. Là, je devais préparer un rituel immuable. Rien de bien compliqué mais il fallait chasser les intrus de la chambrée, laisser présents les plus proches, les plus aptes à nous aider. Ensuite, comme à chaque fois que le malade était guéri, paradoxalement, la famille était en liesse et ça aussi, il fallait gérer et le patron était en état second. Il fallait récolter l'argent, m'arranger pour que le patron se repose sur un lit avec un drap propre, bref, que tout soit nickel et c'était du boulot, ça c'est sûr.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket


Donc, après ma douche, je me suis mis en route pour être à l'heure pour faire le point et puis manger mais avant même de rentrer dans le restaurant où nous avions nos " petites habitudes ", je sentais que quelque chose avait changé. Impossible d'exprimer cela avec mes mots mais cela venait comme de l'intérieur, comme si la petite voix qui s'y lovait bien tranquillement s'était tout d'un coup transformer en un démon tonitruant et j'ai failli tomber sous le choc. J'ai dû m'appuyer sur le mur pour reprendre mon souffle. Pas question de me présenter ainsi devant Lui. Si je tenais à ma place, je devais traiter d'égal à égal et plus les jours passaient, plus cela devenait difficile.

La guérison

J'attends Lincoln depuis dix minutes à présent. Ce n'est pas dans ses habitudes pourtant. Surtout quand c'est un grand jour. Enfin, je veux dire quand c'est une grande soirée. La guérison de ce soir est une occasion spéciale, il va falloir puiser dans toutes mes forces, dans toute ma force et j'ai besoin d'un aide compétent. Or depuis que je connais Lincoln et ça fait maintenant plusieurs années que nous nous côtoyons à présent, à sillonner ces routes interminables, à voyager en bus inconfortables, de petites ville en petites ville, je sens que la routine que je pensais immuables devient de plus en plus intenable. J'en ai d'ailleurs confirmation ce soir. Lincoln est blanc comme un linge en entrant dans cette petite cafétéria où nous avons établi notre campement. Bon, c'est clair, Lincoln ne peut plus vraiment assurer. Son côté cool a totalement disparu, c'est toujours Lincoln mais qui se transforme en un être que je ne connais plus. D'ailleurs, il me salue d'un grand geste qu'il aurait tant voulu être habituel, de pure routine mais il est autre; d'abord il sent le sexe à plein nez, son sourire est vacillant et il fonce à la toilette. Je ris intérieurement en me disant qu'il va peut être fourrer son nez dans un peu de coke ou prendre un certain remontant. Ce serait vraiment too much. Ce soir, je n'ai pas ni l'envie, ni la force de l'ausculter mais dès que je serai à nouveau en pleines possessions de mes moyens, il faudra le sonder et prendre une décision.

Voilà mon vieux Lincoln qui revient un peu pataud. " Excusez-moi, patron, j'étais avec une fille et je pense que c'est plus de mon âge. Mais je vais assurer, patron. Faut pas vous en faire. Je suis totalement ready ". Et on s'en est tenu là.

Photo Sharing and Video Hosting at Photobucket

Comme toujours Lincoln est bien sapé. Il a sa petite valise avec un drap propre et un couvre-lit. Il me conduit à la maison qui malheureusement est fort éloignée du centre ville. On doit bien conduire une bonne heure avant d'arriver. Le temps de sortir et nous voilà entourés par toute une marmaille qu'il faut prestement envoyer au lit, reste plus que les parents proches du vieil homme qui est cloué au lit depuis des années, sa santé plus que vacillante l'y contraignant. Nous entrons aussi dignes que nous pouvons. J'essaye de garder le contrôle de moi-même mais comme d'habitude, je me sens sortir hors de moi-même comme si quelqu'un d'autre m'emplissait de force. C'est une sensation à la fois fort désagréable et très tentante. Très tentante car je sais que quelque chose de bien plus grand que moi va prendre la situation en main et néanmoins, je serai toujours là, pratiquement en spectateur et c'est là le côté désagréable. Mais cette fois, je sens que tout ne va pas se passer comme d'habitude, alors je sens que je dois rester aux premiers abords. La tension est à son comble.

Le malade est au premier.

Lincoln prépare ma table et de mon côté, je me replie mentalement, comme un bouclier. La maman du vieil homme nous a déjà payés. Lincoln m'a glissé l'enveloppe dans ma poche. Ce n'est pas la procédure habituelle mais je suis un peu flatté que le couple nous fasse confiance. Le rituel peut commencer. Je m'assieds à une table élégamment mises près du lit du malade. C'est un peu incongru car je suis entouré d'au moins quatre personnes et la pièce est un rien exiguë mais j'ai mes raisons. Comme au temps de la dame aux cheveux blancs, je mange tranquillement un morceau de tarte et du café. La dame a préparé le plat et a fait de son mieux, le café est succulent et je pense que je peux enfin me dissoudre dans l'autre mais des ondes différentes sont encore présentes et parasitent le processus.

Si j'ai établi ce rituel c'est pour être au plus proche du malade, surtout quand son cas est qualifié d'incurable. Pendant que je mange et je bois, j'hume toutes les vibrations qui sont véhiculées par les personnes présentes, Lincoln est censé être comme absent et pourtant, bizarrement, je le sens encore dans mon champ de vision. Quelque chose cloche et je dois y remédier… et vite. Je continue à manger, à savourer ma pâtisserie comme si de rien n'était. Le couple respire la peur et l'attente. Ils dégagent des vibrations qui sont tout à fait normales et gérables. Je n'ose pas encore m'approcher mentalement du vieil homme car encore une fois, une présence parasite mes sens et je sens fort clairement que la source n'est pas la pièce ou une personne que je devine être la source réelle de la maladie mais qui serait en dehors de la pièce. Cette présence, c'est mon cher et tendre assistant. Alors, je me concentre sur lui et je me jette de toutes mes forces sur lui et en lui. La sensation est vraiment enivrante. Je me gave de mon pouvoir et je puise de toutes mes forces en mon don pour le sonder, le broyer, le faire taire, je sens qu'il résiste mais j'ai eu la chance de le prendre par surprise. Je pense que ce soir, mon assistant ne me sera pas d'une grande aide mais j'ai besoin d'être totalement en terrain neutre pour faire du bon travail. Je le sens plus que je ne le vois vaciller comme s'il avait pris un sale coup. Il s'assit sur une chaise et se prend la tête avec ses deux mains. La femme semble un peu dépassée par les événements mais comme elle ne connaît rien aux guérison par les mains, elle s'attend un peu à tout. Je profite de ce que j'ai réduit ce bruit parasite au néant pour me lever et m'approcher du malade. Comme toujours, la maladie est disséminée dans tout ses membres; il est dénudé à part un sous-vêtement qui ne cache pas la maigreur de son corps et la blancheur de sa peau. Je me sens pour une fois, en totale maîtrise de moi-même. Mes mains frôlent ce corps malade et brisé et je localise au moins trois foyers de contamination. Je procède par ordre en passant du haut vers les bas, des membres supérieurs vers les membres inférieurs. Je demande à la femme de tourner les mains de l'homme pour que les paumes soient bien dégagées et à deux, ils retournent doucement et avec le plus grand respect leur père pour l'une, le beau-père pour l'autre. Déjà, je sens que la respiration se fait plus fluide.

 

En réalité, le plus gros du travail est à faire à ce moment. La colonne vertébrale semble être comme un serpent qui dissémine à qui mieux-mieux la maladie. Elle est tordue comme un animal sournois, prêt à mordre. Je la redresse et la malaxe tout en frôlant la chaire. La chaleur irradie de mes paumes et la sensation est forte, je me sens réellement bien, enfin utile, je n'ai plus de questions existentielles à me poser. Peu importe pourquoi je suis là, qui me gouverne et m'impose cette force. Il n'y a ici bas, plus de place pour le raisonnement. Je suis à l'état quasi animal et je suis en pleine traque. Le mal est tapi dans chaque repli de cet amas de chair et je n'arrête pas d'extirper un fluide que je m'empresse de souffler hors de mes mains. Parfois je suis tenter de me demander où ce répugnant fluide va se loger mais ON m'interdit de me poser pareille question. J'ai fini enfin ma besogne et pourtant je suis encore en pleine possession de la situation. Je contrôle tout, tout en étant en état second. C'est inhabituel, comme si j'étais un peu ivre. Le vieil homme est retourné à nouveau. La dame l'enveloppe avec amour d'un drap. Elle le voit telle qu'elle l'a vu avant que le mal ne le terrasse. Le vieil homme respire à présent normalement. Il commence déjà un peu à se mouvoir. Demain, il pourra sortir du lit et enfin respirer les fleurs du jardin. Le couple est en liesse mais en voyant l'état catatonique de Lincoln, ils ne savent plus trop quoi faire. J'arrête tout de suite cette situation malsaine. Je salue chaleureusement la dame et son mari. Je frôle encore le corps comme enseveli sous les draps et puis, je soulève Lincoln comme une branche morte et je le fourre dans la voiture. Cette fois, c'est moi qui conduit. Après une bonne nuit de sommeil, nous aurons à parler.


Prologue

Comme toujours, une fois sorti du bus, je me mets en route sans tarder vers un petit hôtel que j'ai repéré. Depuis plusieurs jours, la voix qui est tapie en moi recommence à jacasser. Au fur et à mesure que le temps passe, j'ai l'impression que le taux de décibels qu'elle déclenche s'amplifie. Elle me fait flipper et je n'arrive plus comme avant à sentir les vibrations du dehors, à juger les gens dans le bus, ceux que je rencontre, ceux avec qui je dois traiter. Elle me hurle sous tous les tons une sorte de simple cri : c'est le cri de la crainte. A présent que je suis hors du bus, ce cri se transforme en une longue plainte que je pense ne jamais pouvoir arrêter. Je me fixe comme but d'arriver au plus vite à l'hôtel et de prendre possession de ma chambre. J'ai déjà réservé par téléphone de la ville voisine. Je n'aurais que quelques minutes à perdre avant de pouvoir, du moins je l'espère, me lover dans mon nouveau cocon. L'hôtel n'est pas loin mais malgré mon pas pressant, je ne peux pas aller plus vite que je ne le fais. J'ai malgré tout deux bagages remplis de vêtements que je persiste à transporter. A une aussi vive allure, mon costume sera vite fripé et mon allure s'en ressentira. Une bonne douche et je me changerai. Je n'ai plus que quelques mètres à faire, l'hôtel est derrière le coin de la rue. J'y arrive, j'y arrive, j'y arrive presque. La voix en dedans de moi est devenue un horrible cri : "court, me hurle-t-elle, court." Je ne peux pas faire ça, avec deux valises à bout de bras. Je situe l'hôtel à présent dans mon champ de vision. Ma vue est troublée. Il n'y a rien devant la porte d'entrée si ce n'est une longue voiture noire qui semble un brin incongrue dans cette rue si déserte. Je m'arrête un moment pour reprendre mon souffle et m'essuyer le visage. Je n'arriverai pas en sueurs devant la tenancière. Je veux faire bonne impression et paraître aussi incognito que possible. Je me remets en mouvements mais je sais, je sens et j'entends qu'il est trop tard. J'ai juste le temps de voir un homme élégamment vêtu sortir de la voiture et me barrer la route. De l'autre côté, une femme, tout aussi élégante sort du même véhicule. Je n'ai qu'une vision de sa chevelure. Elle est rousse. La voiture ? Trop élégante pour ce bled. C'est le FBI. Merde, je suis foutu. Je suis arrêté!

C'est con. Je suis à peine à quelques mètres de l'accueil..

Postface

Juste une précision. Dans le chapitre II intitulé "'l'interrogatoire", je me suis permis d'utiliser les personnages célèbres de la série X-Files, non pour des raisons d'humour au second degré mais car leurs choix s'imposaient à moi et par admiration pour le talent des acteurs et des scénaristes. Pour ceux qui ont vu cet épisode, il y a effectivement eu une confrontation entre Mulder, Scully et un prisonnier dans une scène d'interrogatoire. Le prisonnier n'était pas aussi imposant que "le mien" mais le scénario était tout aussi

tordu :-]

Je me suis aussi inspiré mais d'une manière plus discrète de la série "Prison break". Autant citer ses sources !