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Maudite pelle ! 

 

Dernière mise à jour, 11 mai 2004 !; la nouvelle est finalisée. 

Amusez-vous bien. Enjoy !

Table des matières

Chapitre 1

Tagashi

Natya

Chapitre 2

Je...

Kaburo

Je...

Le gros bonhomme

La drôle de leçon de Monsieur Ozu

Tagashi reprend ses esprits

Je...

Kaburo

Chapitre 1

Takashi 

Yokohama, une petite bourgade près de Kyoto. Nous sommes dans un parc, pratiquement à l’orée. Takashi, ne sait plus très bien quelle heure est-il. Elle n’a pas osé s’avancer au-delà de l’ombre protecteur des bosquets, de peur de se faire voir et surtout de se faire surprendre par le gros homme. Et n’a pas encore posé un regard sur sa montre. Elle se sent un peu perdue. Elle est là, pense-t-elle, depuis bien une heure, bien à l'abri, dans l'obscurité, dans l'attente... Si attentive, de peur de le rater.

Quel froid glacial ! En réalité, il pleuvine, comme souvent au Japon. Elle a mis ses petites bottes de couleurs sombres. Son long manteau bien chaud, miteux et donc parfait et qui lui descend quasiment mi-mollet. Il est censé la protéger du froid, mais en réalité elle est transie. Était-ce simplement de froid ? La jeune fille n'en était pas sûre.

Son bonnet lui couvre au maximum ses cheveux, et par-dessus celui-ci, elle a rabattu sa capuche. Avec son maquillage inhabituel, un fond de teint blafard, un léger rouge à lèvre et du rimmel, elle fait plus que son âge. Avec ce vieux manteau et ses bottines ringardes, elle ressemble à une petite vielle. C’était bien ! Tout se déroulait comme prévu. 

Là, elle s’est avancée hors des bosquets, quasiment au bord du chemin. Elle regarde pensive sa pelle. Surtout l'extrémité, particulièrement maculée, même si dans la lumière lunaire ingrate, on avait du mal à discerner le sang de boue. Je regarde. Elle regarde. C'est un instrument de jardin. Celui qui appartient à son père. Elle l'a particulièrement bien affûté. C'est une simple pelle de jardin. Bien pratique, qui se plie en deux. Un gros sac en plastique noir a été planqué sous un arbre, pas loin... Quand tout sera

fini ! 

Elle y pensait un peu. Elle n'y pensait pas trop. Non franchement, à rien de précis, là, en ce moment Mais le gros corps de l’homme était toujours à quelques centimètres de ses pieds.  Elle pensait qu’elle avait bien agi. Elle pensait aussi qu'il bougeait encore. Oh ! à peine, mais Dieu que c'était embêtant. Elle réalisait peut-être que c’est la première fois qu’elle avait agi jusqu'au bout. Elle n’en éprouvait cependant aucun soulagement. Enfin pas encore. Car... malgré le coup qu’elle avait porté de toutes ses forces, ses deux mains empoignant avec hargne ce manche, calculant à l'avance que cet homme, sachant avoir rendez-vous un peu plus loin, à la fontaine de l’eau salée, serait surpris de voir une silhouette noire surgir de nulle part, eh bien !, cet homme, cet abominable porc avait eu le temps de se retourner en partie ! Le coin de sa pelle l’avait frappé sur le côté du cou et non par derrière. Décidément, c'était bien fâcheux! En regardant d’un peu plus près, Takashi devait se rendre à l’évidence, le coup n’avait pas été administré avec assez de force. Après tout, elle n’était qu’une frêle étudiante de 18 ans, qui allait bientôt sur ses 19, comme son amie, Natya, sa seule amie d’ailleurs ! se disait-elle, dans un moment de triste lucidité. Rien n'était facile. La chose à ses pieds n’était pas tout à fait morte. Il n’en faudrait pas beaucoup... mais il était hors de question de rester sur le chemin et Takashi, même dans son état de somnambulisme protecteur qui l'englobait dans ce lugubre instant, savait qu’elle ne pouvait laisser l’homme dans cette lumière, même aussi faible. Il y a toujours quelqu'un. Il ne faut jamais miser sur la chance. Elle devait achever sa tâche dans les profondeurs du petit groupe d'arbustes, un peu plus loin. Ce sera plus sûr.  Takashi le savait fort bien, elle avait besoin d’une obscurité profonde pour abattre et abattre et abattre encore la pelle, en présentant à chaque fois le côté le plus affûté sur le gros homme, afin d’être sûr qu’il serait vraiment mort. Non. Il ne fallait pas qu’il meure. C’était injuste. Il fallait vraiment qu’il crève. Ça, c’était juste ! Et elle comptait bien mener cela, jusqu’au bout. 

La suite fut un mélange d’ahans et de nausées maîtrisées à grand peine : le corps devait être absolument ramené à quelques mètres du chemin. Là où elle l’avait attendu selon ce qui lui semblait être une éternité. Mais tout était bien. Il était venu. Sans son chien. Si ce gentil cabot aurait été là, elle était certaine, qu’elle n’aurait rien sur faire. Mais maintenant, il fallait tirer et tirer encore cette masse énorme. Comment pouvait-on peser autant ? des tonnes, oui ! Takashi ! Des tonnes, et bientôt, il ne nuira plus! La jeune fille était particulièrement frêle, même selon les canons japonais. Comment avait-elle attiré ce pesant cadavre vers cet endroit propice? la jeune fille n'aurait su le dire. Cependant, ce qu’elle se rappelait, avec peut-être une trop grande précision, c'était les râles, d'abord vagues, puis de plus en plus bruyants, s'échappant d'une gorge. Maudite pelle. Il fallait accélérer les choses ! A une heure du matin précise, elle devait attraper son bus du retour. Alors, elle a tapé. D'abord, au hasard, obscurité totale oblige, puis de façon, semblait-il, plus délibérée. Toujours au même endroit. Les premiers bruits furent tout d'abord une série de craquements. Au début aussi une sorte de grondement sourd, comme étouffé, comme étonné presque. Takashi ne savait pas d'où cela venait. Elle tapait à l'aveugle, frénétiquement d'abord, puis plus méthodiquement par la suite, la lame s'infiltrant dans toutes les chaires, elle sentait bien que parfois, elle heurtait durement le sol, parfois le choc était plus amorti. Puis, ce fut la fin. Enfin, la fin pour elle. Elle ne pouvait s'éterniser. Maudite pelle. Foutu bus. 

Elle pris soin d'essuyer ses bottines sur cette masse qu'elle commençait à peine à entrevoir. On dit, avait-elle lu dans un journal, qu'il faut à peine quelques minutes à un être normal, pour que l’oeil capte les objets grâce à la plus petite clarté d'une pièce, les formes d'abord indéfinissables prenaient peu à peu forme. Le gros tas, maintenant, elle le percevait à présent. Elle s'y essuyait les bottes. Par la suite, elle passait lentement le bout de la pelle sur le corps, puis sur le sol. Elle sortit de cet abri. 

La lumière n'était pas beaucoup plus intense à présent. Takashi, dépêche-toi ma fille, le bus n'attend. pas!  Elle savait qu'en fin de compte, la partie la plus difficile allait se jouer à présent. Elle replia la pelle en deux et la fourra dans son sac en plastic noir. Sans courir mais d'un pas décidé cependant, elle quitta le parc. Surtout, ne te retourne pas! Ne regarde pas dans tous les sens, tu n'est pas observée! Une simple et honnête travailleuse qui traverse paisiblement le parc. Tu es à trois blocs de l'arrêt du bus. Tiens, voilà que tu t'approches d'un lampadaire, tu vois!, tu es sortie de ce parc saine et sauve; abaisse le regard, continue à marcher d'un bon pas, sans courir, mais d'un pas décidé. Tu as exactement dix minutes pour arriver à cet arrêt. Tu as largement le temps, largement...

On dit souvent d'un être humain, que s'il y passe assez de temps à se prendre pour quelqu'un d'autre, un personnage pas vraiment éloigné de lui,  mais quelque peu différent, cela fonctionnait. On pouvait s'identifier, se déguiser, se dédoubler en quelqu'un d'autre. C'était étrange. C'était effrayant.. Comme les vagues lointaines de la mer rejoignent peu à peu la plage, puis humidifient le sable fin de celle-ci et repartent légèrement moins fluides.. Ainsi... toujours même et néanmoins à jamais changée, Takashi était comme la vague. Elle se laissait emporter, vague ou sable, elle ne savait plus. Elle se sentait à la fois légère et étrangement lourde, changée au plus profond de son être.

En marche, toute emplie de son rôle, elle était une petite jeune femme qui allait attendre durant quelques minutes le dernier bus. Elle avait déjà préparé la monnaie exacte pour le ticket dans sa poche gauche. Elle allait lever son bras quand l'autobus allait approcher. Pas de regard pour les autres passagers éventuels. Elle tendrait la monnaie au chauffeur complètement endormi après avoir turbiné ses dix heures. Il ne la regarderait à peine et grand Dieu, qu'aurait-il pu voir ? Une petite femme, pas très bien maquillée, un sac noir en main, un journal qui en dépassait. Une passagère, une de plus, qui avait l'air si fatiguée. Une travailleuse qui allait s'asseoir tout au fond et se plongerait comme saisie d'une étrange délectation, dans son magazine féminin. Oui, c'était comme cela que cela allait se passer. Et suite d'enchaînements inéluctables, tout se passa comme dans un sombre rêve. Un rêve prémédité.

D'autres femmes, la rejoignèrent par la suite. Peu d'hommes. En voitures, sans doute. Les autres passagères avaient l'air aussi fatiguées qu’elles. Est-ce cela mon avenir, pensa-t-elle un bref moment. Travail, épuisement... et puis le bus, tard le soir, en attendant de pouvoir se permettre une voiture ? Et toutes, autour d’elle, se ressemblaient au point que cela en devenait humiliant. La pluie n'aidait en rien. Toutes ces passagères étaient vêtues de manteaux de pluie, un bonnet ou un capuchon sur la tête. Le trajet d'une demi-heure se déroula comme dans le même état second. Inutile d'être éveillée. 

Takashi, se leva, au dernier moment. Elle sonna juste à temps pour demander l'arrêt, puis descendit et se rendit chez elle. Si elle réduisait au maximum le bruit, en entrant dans son foyer, tout était encore possible... Le pavillon où Takashi et ses parents habitaient était situé dans un quartier résidentiel. Les rues étaient désertes et... les voisins n'avaient pas d'horribles molosses, véritables gardiens du temple, comme il est de règle dans les grandes mégalopoles. C'était un vrai quartier tranquille. Et elle n'allait rien faire pour briser la quiétude de cette fraîche nuit. Non, rien ! Elle enjamba la petite clôture qui bordait le modeste jardin à l'arrière de sa maison. Elle avait toujours un petit sourire en voyant les bandes de fleurs rectilignes qui semblaient strier ce petit oasis tout de vert vêtu. Comme pour dire : "nous sommes en vie, nous sommes en vie". Elle doutait évidemment que des végétaux puissent avoir une conscience propre, cependant, il lui semblait que seules, plantes et fleurs, avaient les faveurs de son père et s'en régalaient. En réalité, il ne régnait pas de réelle inimitié entre eux; à la rigueur, une certaine indifférence, mais rien d'ingérable. Et puis qui a besoin d'un père au Japon ? 

Cependant elle avait toujours ressenti que seul, ce petit jardinet était l'unique dépositaire de la seule chaleur paternelle qui pouvait encore émaner de lui... Mais l'heure n'était pas aux profondes interrogations. Elle n'avait pas le temps. Ni pour infléchir les mauvaises relations qu'elle avait avec la froide figure paternelle, ni pour commencer à penser à l'étrange climat familial qui s'était établi depuis leur installation à Yokohama.  Pas de bruit, cela seul importait. Elle fit doucement coulisser la porte vitrée de la cuisine. Enlevant prestement ses bottines et son manteau ruisselant, elle les enfourna dans le sac noir qu'elle plaça juste derrière la poubelle. Elle referma tout aussi doucement la porte qui donnait sur le hall, le reste des pièces et surtout qui donnait accès aux chambres. Il lui semblait qu'elle pouvait se permettre de se faire une tisane. Elle avait à réfléchir. Ce n'était pas la lumière qui allait régner dans cette pièce qui parviendrait à réveiller ses parents, ni le chant de la bouilloire. Ses parents étaient d'honnêtes travailleurs. Ils dormaient du sommeil du juste. Tannés tous deux par un job éreintant et moyennement payés, c'était un vrai miracle qu'ils aient pu louer ce pavillon avec cette magnifique baie vitrée et puis ce jardin! Seulement dans une si petite bourgade comme celle-ci pouvait-on se permettre pareil luxe. Tout irait comme avant! 

D'épais chaussons aux pieds, elle prit le temps de réfléchir à nouveau aux prochaines heures. De cette nuit et de la journée qui s'annoncerait par la suite dépendraient son avenir. 

Il ne fallait surtout rien oublier. Ni rien gâcher. La tisane bue, elle empoigna à nouveau le sac noir et en fit rapidement le tri : la petite pelle allait rejoindre l'établi de son maniaque de père. Elle n'avait rien à redouter. Avec le reste de l'eau chaude, elle avait essuyé toute trace suspecte et laver quelque peu ses bottines. Ce n'était pas suffisant mais elle aurait demain, une partie de la journée pour peaufiner le reste. Les bottes furent prestement emballées dans un journal et cachées au fond de la penderie, dans sa chambre. Le manteau attendait gentiment une belle flambée. Il y avait un brûle-tout à la cave. Pratique! Couvert d'une épaisse couche de charbon, il était parfaitement invisible. Elle absorba les deux somnifères que son amie Natya lui avait fourgués prestement, non sans une très légère lueur d'appréhension dans les yeux, il est vrai ! 

Natya, bien que belle comme un ange, se ruinait la jeunesse, par des aventures amoureuses assez agitées. C'est du moins l'impression qu'elle donnait. Elle pouvait d'ailleurs se le permettre, les soupirants ne manquaient pas au portillon. Et c'était bien là, une des raisons qui cimentait leur amitié. Takashi acceptait tout de Natya, même ses incohérences. Sa belle amie avait tout ce qu’elle n'avait pas. Natya était superbe, ses parents étaient fort riches. Malgré cela, ils l'avaient quand même inscrite dans le même établissement que Takashi. En effet, même s'il était aisé d'accès notamment par un minerval modeste, un numerus clausus strict pour les inscriptions, un enseignement de très grande qualité en garantissaient la renommée. Natya, tout comme Takashi, étaient en dernière année. Elles étaient sûres d'obtenir leur diplôme, elles étaient tout aussi sûres qu'elles ne se reverraient plus. Cela renforça paradoxalement leur amitié. Un peu comme si elles décomptaient inconsciemment les jours qui leur restaient. Cela, plus le fait qu'aucune jalousie ne ternissait jamais leur relation, que la richesse de l'une, la pauvreté de l'autre n'avait jamais entravé leur amitié tenait quasi du miracle. Ensuite, elles furent inséparables les deux années suivantes . 

Le sommeil s'empara très vite d’elle, il se faisait déjà tard. Elle n’avait pas l’habitude de se coucher à une heure si tardive et le stress n'arrangeait rien. Elle prit cependant la peine de glisser un mot sous la théière à l'attention de sa mère; son père, n'y aurait jamais jeté un coup d’oeil Elle s'efforça de se tenir attentive encore quelques minutes. Elle mit son réveil à sonner un peu plus tôt puis s'endormit comme une masse. Le petit mot adressé à sa mère contenant ses simples mots : "mère, pardonnez-moi, je me sens un peu faible, je n'irai pas au lycée demain. Pense que je serai rétablie après une bonne matinée au lit. Bises, ta petite Takashi qui t'aime."  

Le matin. Le réveil sembler sonner comme un boulet de canon. Elle se leva cependant prestement, se tenant devant l'unique fenêtre, d’abord, hagarde, puis graduellement de plus en consciente. Cette matinée, n’était pas comme les autres. Takashi après avoir humé l'air frais du dehors, fenêtre largement ouverte, se dirigea comme un zombie, vers le téléphone placé malheureusement dans le hall, et donc, joignable après une longue volée d’escaliers. Elle eut tout de suite la secrétaire du directeur. En quelques mots, elle expliqua qu’elle avait mal dormi, qu’elle raterait la journée de cours mais qu’elle avait bon espoir de revenir à l’école le lendemain. Son petit laïus expédié, elle retourna prestement au lit. Que ses somnifères étaient puissants ! En fin d’après-midi et par chance, avant l’arrivée de sa mère, Takashi, émergea de son réveil cotonneux. Elle prit une longue douche, profita de cette savonnée, pour nettoyer à fond ses bottines et la pelle où adhéraient encore des traces de terre. Du moins, c’est ce qu’elle crut y voir. Par la suite, elle but d'affilée, pour la première fois de sa vie, plusieurs tasses de café très fort. Elle s’habilla chaudement car elle se sentait fiévreuse. Pas vraiment malade mais comme après une nuit agitée, pas du tout reposée. C’était la première fois qu’elle prenait des médicaments pour s’endormir. Elle s’en tiendrait là à l’avenir ! Après, elle se rendit à la cave et commença par une petite flambée. Ce manteau sombre de toutes façons, ne ferait pas long feu. "Ha ha, ma petite Takashi ! Tu fais de l’humour à un moment pareil". Elle n’avait pas envie de rire. Elle n’avait par ailleurs envie de rien. Mais une volonté qui par moment la bouleversait, tant elle paraissait tenace, semblant émaner d’un endroit enfoui dans son corps d'où elle ne s’était jamais encore manifestée. Elle paraissait lui dicter tous ses gestes, ces derniers jours. Ce n’était pas tout à fait désagréable, pensa-t-elle..., de jouer le zombie... pour quelques jours s’entend!

C’était la même volonté qui lui avait dicté d’acheter à l’avance une veste quasi semblable à l’ancienne, celle qui maintenant se consumait rapidement. Elle avait pris pas mal de précautions : samedi par exemple, elle s’était rendue dans un marché qu’elle ne fréquentait jamais. Ce jour-là, ses parents avaient pris l’habitude de se consacrer ce moment pour eux. Ils faisaient les courses, puis passaient le reste de la journée ensemble, comme un couple lambda qui veut récupérer d’une longue semaine. Elle s’y était rendue car elle avait entendu qu’on y vendait des vêtements à très bons prix. Elle prit donc le bus fort tôt, exprès, s’imaginant ainsi qu’un vendeur, l’esprit encore embrouillé de grand matin, se rappellerait moins d’elle. Ensuite, pour la suite de ses achats, elle ne pouvait éviter un endroit plus fréquenté. Elle se dirigea par la suite vers le seul centre commercial de Yokohama et consulta avec soins les différents rayons des boutiques de cosmétiques. Contrairement au marché, où elle trouva rapidement un manteau qui ferait l'affaire, du moins à ses yeux et qui remplacerait celui parti à présent en fumées, elle consulta plus minutieusement ces futurs achats. Un des critères fut qu’il soit de très bonne qualité : un rimmel qui coule, après avoir transpiré ou quand votre visage ruisselle (elle savait après consultation sur le NET qu’il continuerait à pleuviner jusqu'au lundi), un fond de teint mal choisi, et vous voilà, repérable. Or de cela, elle ne voulait pas. Tous ces produits coûtaient fort cher et tout son maigre argent de poche y passa. De plus, comme elle ne se maquillait jamais, ces produits coûteux n’allaient servir qu’une fois. Elle fut tenter de les offrir comme cadeau à Natya, mais c’était trop dangereux. Et puis quelles explications lui donner ? Non, ceux-ci ne servirait qu'une fois. Elle les déposerait à la cafétéria de son école. Dûment essuyés, évidemment. Ils seront vites empochés, c'est sûr.

Dimanche, aurait pu poser des problèmes, mais il est du destin comme des voies divines, il est impénétrable. Le dimanche habituellement, son père passait une grande partie de la journée au jardin. Sa collection de bonsaï semblait être sa principale fierté. Heureusement pour elle, dimanche passé, il avait changé ses habitudes; en compagnie de sa femme, il s’en alla en voiture pour une visite familiale. Elle eut tout le temps pour bien aiguiser l’embout de cette maudite pelle. Comme elle n’avait pas spécialement l’habitude des travaux manuels, elle prit la première lime qui lui semblait convenir et commença à travailler le tranchant de la lame. Que son père allait se rendre compte de la chose, elle n’en douta pas une seconde. Mais elle avait tout prévu. 

Mercredi, quand sa mère, puis son père peu à près, revinrent de leur travail, Takashi était sagement dans sa chambre, assise à son bureau, penchée studieusement sur des manuels d’anatomie. Qu’elle n’en lut aucune ligne n’avait pas d'importance ! Elle songeait par ailleurs, dans son établissement, la Okani School, que les interrogations surprises étaient bannies. Et le lendemain, rien d’alarmant n’était au programme. Après avoir rassuré sa mère qu’elle allait mieux (il est vrai qu’après quelques tasses de cafés bues après avoir difficilement émergé de son sommeil, cela lui fut plus facile), elle vaqua à ses affaires. 

Natya 

La jeune fille n’eut vraiment cure d’être la cible des regards langoureux des garçons les plus hardis. Assise à l’entrée de l’Okani School, elle attendit mardi matin que son amie arrive pour l’accompagner au cours. Après une vaine attente, à quelques minutes du début de sa première classe, elle se fit une raison : Takashi était malade! Toute la journée, Natya assista aux différentes leçons qui se déroulaient selon un rythme immuable. Sa feuille d’horaire en main, naviguant, un peu distraite, dans le dédale des couloirs de son école, elle profitait comme tous les autres étudiants, du changement de local, pour se dégourdir un peu les jambes et pour s’aérer l’esprit. A Okani, le respect du règlement était la clef de voûte d’une vie scolaire paisible et donc réussie. Elle l’avait très vite compris. A Yokohama, il existait trois établissements scolaires pareils à celui d’Okani. Le minerval était fort bas. Du moins comparé à d’autres écoles dont la fréquentation entraînait des frais bien plus faramineux. Cependant, celles-là, acceptaient tous les étudiants qui pouvaient se permettre un tel ticket d’entrée, sans dépôt d’un solide dossier. La jeune fille, elle, ne voulait pas imposer cela à ses parents. Même s’ils auraient pu l’inscrire dans une école plus coûteuse, elle les persuada qu’Okani avait une excellente réputation et que son choix était vraiment le bon. Elle savait que par la suite, elle aura à se défendre plus âprement pour imposer des projets scolaires qu'elle voulait plus ambitieux. 

A Okani, par exemple, il fallait s'inscrire rapidement, un numerus clausus limitait impitoyablement le nombre d'admissions. Si elle réussissait convenablement ses futurs examens, elle était sûre de pouvoir s’inscrire par la suite dans une prestigieuse université aux droits d'entrée nettement plus coûteux. Si Natya semblait vouloir consacrer une grande partie de son temps, tant à l’école qu’en dehors d’elle, avec son amie Takashi, c’est qu’elle savait qu’elle ne se reverrait plus. Son amie n’avait pas des parents aussi aisés financièrement et si même, son amie, réussissait brillamment ses études, seul l’octroi d’une bourse lui permettrait l’accès d’un établissement de bonne renommée. Le paiement d’un tel minerval sans cela, n’était pas possible dans sa situation actuelle. Sans compter les frais inhérents à une vie d’étudiante. Elle allait passer encore quelques mois auprès de Takashi et il semblait bien que leur chemin se séparerait pour toujours. Natya ne voulait pas y penser et toutes deux adoptait la même attitude. Natya était allée plusieurs fois chez les Takashi. Et quand elle décidait de se rendre au centre ville pour s’amuser comme il était de coutume pour des jeunes filles de leur âge, Natya disait toujours, avec un grand sourire vainqueur : « je t’invite, Takashi !». 

Son amie n’était pas dupe de ce stratagème, mais au début tout de même, elle lui fut reconnaissante de ne pas lui infliger l’humiliation de refuser la proposition d’une sortie. Takashi, par la suite ,acceptait de bon coeur, la générosité de sa soeur de coeur; de fait, il était hors de question pour elle de pouvoir s’offrir un cinéma, un fast-food ou une sortie en boîte. Natya en l’invitant à chaque fois, régla une fois pour toute la question. Si les deux jeunes filles s’entendaient à merveille, il restait encore pas mal de petits secrets auxquels chacune d’elle semblait beaucoup tenir. Natya n’avait jamais présenté ses amoureux, et surtout pas le « petit » dernier qui semblait lui mener la vie bien dure. Elle-même ne comprenait pas ce genre d'acharnement. Et pourtant... n'était elle pas aussi de mauvaise foi en ce domaine,  ?

"Pourquoi s’embarrasser d’un tel "soupe-au-lait" alors qu’il y avait tant de beaux jeunes hommes aux alentours ! Tiens, celui-là, celui qui est toujours aux côtés de Kaburo, lui plairait sûrement bien" songeait Takashi. "S’il pouvait être un peu moins coincé". 

Natya n'en pensait pas moins. Elle avait aussi remarqué que son amie, si elle avait une vie amoureuse plus imaginative que pratique, n’était pas exempte de tourments amoureux. Plusieurs fois, elle l’avait vu lorgner du côté de Kaburo. Un jour, elle s’en rappelait avec amusement l'avoir surprise à loucher un peu trop longuement vers le musculeux jeune homme et elle lui avait fait un clin d’oeil complice, mais Takashi, en réponse, sembla si perdue tout d’un coup, se mit même à rougir que Natya n’osa plus jamais faire allusion à la vie sentimentale de son amie. Il est des jardins secrets qui se doivent de le rester. Elle le sentit intuitivement.

Jeudi, tout aussi patiemment, elle l’attendit aux pieds des marches. Quand elle l’aperçut au loin, elle fut tout de suite rassurée. Elle remarqua cependant que sa copine avait un air plus pâle encore qu'à l’habitude. Elle pensa très brièvement aux somnifères, pensait même la questionner à ce propos, mais Takashi lui prit si gentiment la main que leur amitié reprit là où elles l'avaient laissée, intacte, pure et si intense et quand son amie l’entraîna si prestement à l’intérieur de l’établissement, elle oublia de lui poser la question. Nous étions jeudi, et tout allait bien se passer. Son amie était revenue!

Comme elle n’avait pas l’habitude de s’absenter et que le règlement, bizarrement, à vrai dire, autorisait cinq absences d’une journée, non justifiée, elle ne s’inquiétait plus guère. Les cours de la journée demanderaient leur entière attention. En fin d’après-midi, elles auraient un cours d’anatomie. Ce cours était donné par un excellent professeur, Monsieur Ozu. Ce professeur avait la réputation d’être intransigeant envers ses élèves. Il n’hésitait pas à demander à ceux qui y assistaient de développer certains point du cours donné ex-cathedra. Oui, avec Monsieur Ozu, il fallait être à la hauteur! De plus, Natya se passionnait réellement pour tout ce qui touchait au monde médical. Elle pensait pouvoir y trouver des débouchés dans un proche avenir. Cher Monsieur, Ozu, vous ne m’aurez pas! Elle était confiante et forte. Forte pour deux, s'il le fallait !

 

Chapitre 2

Je... 

suis celui qui est toujours assis aux côtés de Kaburo. Kaburo, c'est le grand garçon. On dit grand chez nous car tout le monde est petit. Je l'avais bien remarqué moi, qui ait eu la chance de pouvoir m'échapper quelques années de cette prison mentale. Jamais un Japonais ne se sent petit dans son pays. Car chez nous tout le monde est petit. A force de courbettes, nous parvenons même à nous rendre encore plus petits. Mais je ne me suis senti vraiment petit que lorsque j'ai pris l'avion et que je me suis rendu en Angleterre pour suivre pendant un certain laps de temps des études dans une prestigieuse école internationale. 

Un revers de fortune parentale m'ayant forcé à revenir un peu plus tôt que prévu, je revis à nouveau mon pays natal. Je hais l'Angleterre. Je hais le Japon. Peut-être, je me hais moi-même. Maintenant que j'étais revenu, je me suis rendu compte d'une autre petitesse, mais elle était de l'ordre du mental celle-là. J'ai vraiment appréhendé à quel point j'étais étrange, que je comprenais si difficilement les autres. Pas vraiment Japonais, pas vraiment étranger. Qui suis-je donc, dépourvu de tous repères, étranger aux autres et à moi-même? 

Un simple étudiant de plus...?

A mon retour, comme pour me cacher des autres, j'ai vécu dans l'ombre de Kaburo. Car Kaburo est grand. Son ombre est toute de démesure. Pourtant Kaburo marche tout le temps voûté, il ne regarde personne dans les yeux car ces yeux sont vides et froids; vous pensiez qu'une armoire en acier avait peu d'âme et bien détrompez-vous!. Une armoire a plus d'âme que les yeux de Kaburo. Et pourtant. Il y a des lueurs que l'on entrevoit sous ses paupières entrouvertes fugitivement. Car le paradoxe du regard de Kaburo, ce n'est point qu'il n'exprime rien, c'est surtout qu'il exprime parfois trop. Et c'est ce trop-plein soudain, qui effraye les gens plus que cette supposé vacuité oculaire. Il se peut que Kaburo s'en soit rendu compte et peut-être était-ce pour cela qu'il ne regardait  jamais vraiment les gens en face. Du reste, c'était un garçon discret. Je n'aurais jamais dû le côtoyer, ni avoir quoi que ce soit à faire dans sa vie, mais nous ne contrôlons pas la vie, ni notre destinée. Et comment parler de maîtrise du destin quand vous ne savez pas de quel fil il est tissé ?

Il se fait que, vu ma situation un peu délicate de petit Japonais largué soudainement parmi d'autres petits Japonais mais néanmoins, détaché pendant un laps de temps non négligeable de mon cocon natal, je me suis senti étranger à nouveau, mais dans mon vrai pays ! Et jugé de ce simple fait  par les autres comme un natif, mais avec ce petit je-ne-sais-quoi de différent, je me suis retrouvé ainsi très vite entouré par une barrière invisible, que peu d'autres écoliers auront envie de franchir. Je souffrais donc en silence en attendant que souffrance se passe. L'histoire du Japon est ainsi faite de ce tapis de multiples couches, se nourrissant de tous ces cris de silence, de tous ces silences de souffrance non exprimée, mourant doucement dans cet doux vacarme. Je n'en peux déjà plus. Nous oscillons tous entre ces versants. Je ne me fais aucune illusions. Mon inscription à l'Okani School dura un peu plus longtemps, étant donné que mon dossier était légèrement plus compliqué que la moyenne. Ce qui entraîna mon retard en classe, le seul d'ailleurs de ma petite carrière scolaire au sein de cet établissement et mon entrée en classe fut légèrement différée.

Quand on entre en classe au Japon, il y a un consensus qui se fait spontanément. Ceux qui sont amis se précipitent sur des chaises adjacentes. Les autres, plus indécis, se font désigner une place par le professeur. Chaque classe étant plus ou moins construite de la même façons, nous nous asseyons au même place durant toute l'année. Et ce petit jeu peut durer très longtemps si l'on fréquente la même école, les mêmes cours et si l'on suit les mêmes options. De cette façon, nous pouvons donc voisiner une même personne pendant longtemps. Au moment où je rentrai en classe, je fus aimablement accueilli par le professeur. Celui-ci ne fit aucun geste pour m'indiquer quel chaise j'aurais à occuper tout le reste de mon année scolaire car il n'en restait qu'une. Celle-ci... vide .... à coté de Kaburo.

Le reste de la journée ne fut plus qu'un immense brouillard. Personne ne me parlait. J'espérais que mon voisin pu me rendre les choses plus agréables mais il n'en fut rien. Ce n'est pas qu'il me fuyait, ni du regard, ni physiquement. C'est qu'il n'était pas vraiment là. Mentalement, certainement pas, physiquement, j'en suis à peine persuadé.  Cependant, dans mon souvenir, aucun professeur n'a jamais surpris Kaburo en flagrant délit de méconnaissance. Bien qu'il fut très rarement interrogé, il répondait toujours sobrement mais adroitement aux questions des professeurs, même les plus tatillons. Le rituel était toujours le même. Nos bancs étaient rangés de par et d'autre d'un certain espacement, qui divisait la classe et semblait joindre le bureau du professeur, perché sur une petite estrade au mur du fond. Quand celui-ci voulait expliquer un point ardu d'une matière ou voulait interroger un élève, il quittait sa chaire perchée, tout en poursuivant son cours ex-cathedra puis se mouvait le long de cette ligne; parfois il interrompait son monologue et quémandait une intervention d'un élève, celui tout aussi rituellement se levait, saluait d'une brève inclinaison de la tête le professeur puis tant bien que mal, répondait à la question. Ce qui était du plus haut comique dans ces brèves interruptions était l'étrange mais indéniable changement d'humeur chez les autres élèves. On aurait dit que, pour quelques minutes, chacun s'octroyait ainsi, un peu de temps à soi. 

Il n'y avait pas de réelle pression sur l'élève interrogé. Il ne s'agissait pas d'une réelle interrogation. Ce bref aparté pouvait même se prolonger plus longuement. 

Il existait de nombreuses règles tacites à l'école; l'une d'elle était que tout élève interrogé par un professeur se leva et salua courtoisement le professeur, puis, les yeux baissés vers le sol, répondait du mieux qu'il pouvait. Son aparté pouvait durer quelques minutes comme il pouvait durer un laps de temps plus long. Mais jamais, au grand jamais, un professeur ne l'aurait stopper par quel que mouvement que ce soit. Nous étions pourtant au Japon et la liberté a chez nous un sens qu'il serait vain de déterminer en si peu de lignes. Et pourtant, dans ce froid espace blanc, un élève debout face à un professeur, la raideur personnifiée, une ligne imaginaire les séparant, dans ce contexte si ritualisé, se construisait un petit espace de liberté. En effet, seul l'élève était juge lors de ce bref moment, de son discours : certains, peut-être grisés par ce si brefs moments d'indépendance, en profitaient pour étaler leurs sciences, espérant ainsi s'attirer les bonnes grâces du professeur, d'autres s'essayaient plus modestement, à mettre en mots ce qu'ils venaient d'apprendre. Que cet aparté fut laborieux ou fascinant ou plus adroit, il me semblait que personne ne s'en souciait guère car après tout, cela n'avait pas grand intérêt... de toutes façons, une fois qu'il se serait assis à nouveau, l'élève montrant par ce geste qu'il avait fini son allocution, le professeur reprendrait son cours comme si de rien n'était. Comme si cette petite interruption dont nous profitions avec délice et de manières bien innocentes, n'avait par d'influence sur la bonne continuation d'une bonne propagation d'un cher savoir. 

Il n'en était rien évidemment. M. Ozu par exemple, prenait bien trop à coeur sa tâche pour ne pas tenir compte des réactions des élèves. Mais nous étions dans un système bien plus opaque qu'en Angleterre. Il se peut que M. Ozu prenait en compte les hésitations de tels ou tels élèves pour mieux charpenter son cours pour le lendemain. Et c'était certainement ce qu'il fit mais comme nous n'avions pas réellement de feed-back entre professeurs et élèves, nous nous limitions à de simples suppositions. A l'heure du dîner, mon voisin s'évanouit comme par enchantement lors d'une longue marche dans le dédale des couloirs. Je mangeai ce jour-là fort distraitement d'un bol de rammen fumantes, tout accaparé que je fus à discerner l'ordre des choses et surtout à élaborer une liste bien personnelle des choses à ne pas faire. Et elle me paraissait infiniment longue. 

Quand les cours reprirent l'après-midi, comme par magie, chacun repris sa place dans une autre classe, mais à des places fortement semblables, et Kaburo fut de retour, voisin de banc, comme si cela était dans l'ordre des choses. D'un ordre immuable !

Kaburo

Ce matin-là, un nouveau s'est présenté en classe, légèrement en retard.  Je ne me suis pas posé de questions et comme d'habitude, j'ai suivi mon instinct. J'ai su immédiatement qu'il venait d'arriver au Japon. Bien que s'exprimant en notre langue et sans accent, avec une diction impeccable..., ses petites hésitations devant le moindre changement du déroulement de nos journées à l'école, ces coups d'oeil furtifs avant d'entamer quoi que ce soit confirmèrent ma première impression. Ce garçon avait voyagé auparavant. A la fin de la première semaine, je sortis prestement de la classe et l'attendis aux bas des marches de l'escalier. Nous n'avions qu'une entrée pour tout l'établissement, j'ignorai tant que j'ai pu le regard interrogateur de Takashi, cette brave jeune fille qui... et quand il vint, je lui barrai la route et lui posai abruptement une question.

Une simple question...

Je

"Est-ce que j'aime les arts-martiaux, Kaburo ?". "Mais oui, bien sûr..." lui répondis-je, un peu affairé. Kaburo me parlait enfin, après une semaine de quasi mutisme, il me regardait droit dans les yeux. 

Je n'avais pas droit à l'erreur, si Kaburo me posait une telle question, c'est qu'elle était importante pour lui; et il me fit comprendre très vite, par quelques mots hâtifs, qu'elle devait être importante pour moi aussi. Kaburo suivait depuis quelques années des cours d'arts martiaux dans un centre assez proche de l'école. Les cours étaient en soi peu différents de ceux donnés dans les autres Dojos. On y pratiquait le muya boran, un art martial thaï. La seule différence est que nous étions que quinze à être inscrits ce jour-là, jour de la première session. Et seulement une dizaine seraient admis.

Arrivé au Dojo, il me semblait que je devais abandonner tout idée du temps, toute connaissance de cette donnée qui me semblait si ordinaire jusqu'à présent. Ici, en cet endroit clos, si proche de la vie et pourtant, de par son élitisme évident, si éloigné, le temps avait l'art de se dilater ou... parfois, et c'était ce que je vivais si douloureusement à l'instant, avait l'art de se contracter. Tout allait vite, si vite. On me bombardait de questions, les explications étaient brèves, élusives, comme si nous étions entre initiés. Je sus tout de suite que quelque chose de crucial se jouait ici, entre ses quatre murs, dans ce dojo si semblable aux autres. Et pourtant, ce ring qui s'étalait, si lisse, si plat, si immense, devant moi, m'attirait comme un aimant!

Notre professeur, Phanom Yeerum, un véritable Yokozuna, nous demandait de choisir en notre âme et conscience si voulions vraiment suivre son cours, et ce toute l'année. Il ajouta qu'il n'y aura que dix disciples. Un disciple suit les paroles du maître pendant toute une année. Les cours se déroulait du lundi au samedi, de 18 à 20 h. C'était un gros sacrifice, notre maître en était conscient. Il ajouta aussi ceci : aucun discipline ne quitte le cours pendant l'année. Cette remarque en fit tiquer quelques-uns, je remarquais cependant, puisque Kaburo était présent lui aussi, que dans le groupe des quinze, qu'il y avait déjà d'anciens disciples dans notre groupe. Que le maître insista si lourdement sur notre ponctualité et qu'aucun motif ne serait toléré pour expliquer une absence, même pour une séance, me confirma que mon destin se jouait là. Qu'il y avait quelque chose à prendre en cet instant, que peut-être, oui, peut-être..., une certaine idée du Japon se cachait insidieusement dans ses paroles, qui me paraissaient, en ce fragile moment, si absurdes et cependant si emplies de sens. Il régnait en ce rituel à la fois si désuet et pourtant, si drastique une certaine vérité à laquelle j'aspirais. Allais-je enfin la découvrir, moi qui me sentait encore en devenir... ? Et surtout, le regard de Kaburo me traversait le corps, l'esprit et l'âme même, comme une lampe à souder, comme un burin qui creuserait la pierre. Que voulait-il donc dénicher de sous la coque ? 

Une brève inclinaison de notre tête signifiait au maître que nous acceptions la règle édictée. Nous étions quinze à nous présenter, comme je l'ai précisé, douze d'entre-nous acceptèrent les règles édictées et par la suite, je fus informé du choix des dix disciples et que je fus parmi les heureux élus. Heureux ?. J'appris également que parmi les dix candidats sélectionnés, déjà neuf disciples étaient présents l'année précédente. J'eus la prémonition que la présence Kaburo à mes côtés fit pencher la balance en ma faveur. Peut-être, face-à-face, sur le Dojo, j'apprendrai à le connaître. A le connaître vraiment !? Une légende thaïe dit que c'est seul, sur un ring, qu'un homme affronte sa vérité. Etait-ce enfin le moment ?

Le gros bonhomme

Natya n'aimait pas cet homme. Ce gros homme. Il n'était pas toujours là, mais quand il était là, son petit chien ridicule, légèrement en retrait, elle le sentait immédiatement. Curieusement, l'école n'avait qu'une entrée, un porche vaste et magnifique. Il se peut qu'un jour, un directeur, pour renforcer l'aura de l'école émis l'ordre que les autres sorties, de simples grilles coulissantes, ne furent plus jamais utilisées. Et cet homme, ce gros homme en profitait. Il ne restait jamais longtemps. Jamais assez en tout cas pour que Takashi puisse dénoncer aux autorités le voyeur. D'autant que cet homme semblait fort priser son amie, Natya. Il semblait d'ailleurs priser d'autres jeunes filles de l'école, son regard papillonnant d'une silhouette à l'autre, de jupe en jupe. Mais il posait trop longuement son regard sur Natya et cela elle ne pouvait pas le supporter. Ne pouvait plus le supporter. Il lui semblait que cette importun gâchait la dernière année d'amitié qui la liait encore avec sa seule amie. Il lui semblait aussi, que lui seul, cristallisait tout le malaise qui, mois après mois, s'accumulait dans son ventre, dans son âme, dans le vaste creux de son corps. Qu'il faille cristalliser son malaise sur un simple voyeur et que ce fait, en soi, confinait à l'absurde, n'embarrassait pas la jeune fille. Elle était à présent au-delà des mots, au delà de la logique. La peur qu'elle ressentait de perdre à tout jamais son amie et le fait que ce voyeur, cet homme si dégoûtant, rendait les choses encore moins supportables, l'accablait au point qu'elle se résolut à réagir.

Un jour qu'elle partit à midi chercher de quoi manger à l'extérieur, elle le rencontra en chemin. Cet homme était si minable vu de près ! Une simple silhouette voûtée, un être vil qui marmonnait dans sa barbe. Elle crut d'abord, qu'il ne l'avait pas vue, mais à peine à quelques mètres d'elle, il redressa si vivement la tête, que la jeune fille émit presque un cri de surprise. Tout en continuant à marcher, elle ne put s'empêcher de fixer son regard sur ses lèvres. Elle n'entendit rien de ses paroles révoltantes, elle n'osa pas, elle n'aurais jamais osé lever son regard et le plonger dans ses yeux de bâtard. Peut-être... peut-être un jour, oui ! mais pas maintenant, pas à cet instant-là. Le petit chien était lui, tout aussi ridicule. Sentant sans doute la tension qui régnait entre les deux passants, il alla se réfugier derrière son maître, victime pathétique de cet échange indécent. Takashi poursuivit son chemin. Au bout de l'allée, elle ne put s'empêcher de se retourner. Elle n'aurait jamais su dire pourquoi. 

Le vilain homme était toujours là vociférant, mais trop loin pour constituer encore une menace. Ce que Takashi, ne put non plus s'expliquer, c'est pourquoi elle vrilla un bref moment son regard en celui de l'homme, puis lui sourît et lui fit un clin d'oeil. Le résultat en tout cas, lui mit du baume sur le coeur et sans doute, ce acte déclencha en elle, un allant qu'elle ne se connaissait pas. En effet, l'homme en paru si éberlué qu'il arrêta ses paroles indécentes, il resta un instant, debout,  bouche bée, comme s'il n'en croyait pas ses yeux. Ensuite, Takashi s'engouffra dans l'allée perpendiculaire et elle se sentit plus forte à présent. Oh oui !. Bien plus forte. Elle voulait agir. Elle avait un plan à présent. Elle avait des ressources. Elle le découvrait enfin !

La drôle de leçon de M. Ozu

Monsieur Ozu était en plein cours d'anatomie. Nous étions jeudi. En plus, le cours était placé en fin de journée, autant dire que malgré l'importance de ses leçons dans notre cursus, nous étions certainement quelques-uns à souffrir pour se concentrer sur l'infinie énumération des différents muscles que M. Ozu eu la courtoisie de nous préciser avec délectation. En effet, si l'épaule et le bras comportent d'innombrables muscles, notre professeur voulait que nous nous concentrions plus précisément sur certains d'entre-eux, par exemple, sur le trapèze, qui assure en quelque sorte la jonction entre l'épaule et le bras, puis en descendant jusq'au court extenseur du pouce. Toujours selon M. Ozu, nous allions aborder et passer en revue, le biceps brachial. Enfin, juste derrière lui, le triceps brachial, ensuite, le brachial lui-même, le brachio-radial qui sous-tend les avant-bras, le cour extenseur radial du carpe, l'extenseur des doigts, muscles hyper importants, nous, qui étions censés nous lancer dans des professions médicales de haut vol. Ensuite, et cela ne pouvait que nous émerveiller tant et plus, nous étudierons le long abducteur du pouce, puis pour finir, le court extenseur du pouce. Nul doute que nous étions tous fascinés haut plus haut point par ce long et court extenseur de... de quoi donc, bref, je priais, le Dieu des étudiants, si jamais tel Dieu exista, pour que moi, pauvre hère, vivant dans l'ombre vaguement sécurisante de Kaburo, je ne sois pas interrogé. Mais il semblait que notre honorable Ozu ai choisi une autre victime et que donc, il y ait une probabilité qu'un Dieu nous soit octroyé. Après tout, il est peut-être un Dieu pour tout et pour tous, et même, pour les plus faibles. 

M. Ozu était penché présentement, fort  élégamment, il faut l'admettre, mais néanmoins implacablement vers Takashi et lui posait avec toute l'apprêté que son statut de professeur éminent lui conférait la question suivante... "Dites-moi, chère Demoiselle Takashi pourriez-vous nous en dire plus sur un des muscles que je viens d'énumérer, et plus particulièrement sur le triceps brachial ?".

Qu'il est long et lourd le chemin de pénitence de l'étudiant quand il est interrogé au mauvais moment. Et que la souffrance endurée est d'autant plus intense qu'elle est silencieuse, car le Japon, lui, tout entier, souffre silencieusement. Et je savais, je n'avais pas à me retourner pour le vérifier, que la Demoiselle Takashi n'en savait pas plus que moi sur ce foutu triceps brachial. Je crains même que ce foutu triceps fut le moindre de ses soucis vu que ma bien aimée était, déjà pâle de nature, encore plus blanche de visage que d'habitude. Je doute qu'elle ai suivi avec beaucoup de vigueur et de concentration les propos de M. Ozu. 

Bref, je craignais le pire. Mais ne fit rien...

Je crois que toute la classe ressentit ce même sentiment pénible, car tout à coup, il n'y eut plus de mouvements dans mon champ visuel. On parle souvent du silence. Mais on le qualifie très rarement. Il est des silences qui réjouissent le coeur de l'homme, des silences qui s'installent tout doucement en lui, comme une feuille qui tombe à nos pieds, paisible symbole d'un automne pleinement ressenti. Doux moment de poésie, instant magique, un instant qui nous fait vivre vraiment. Un silence vraiment naturel donc. Le silence a en lui d'autres natures. Ainsi, il en est qui sont lourds, bruyants et mortels.

A ce moment le temps fut suspendu, nous étions tous de marbre, figés en cet instant d'effroi. Quel doux euphémisme que d'écrire que jamais nous n'allions vivre un instant pareil ! Le sentions-nous déjà, même confusément? Avions-nous, en nous, les signes prémonitoires ?

Je ne puis vous parler de la suite des événements qu'avec mes pauvres mots et je doute que mon esprit puisse vous transcrire ce qui s'est réellement passé. Je tenterai donc l'impossible. Il s'agit aussi  après tout d'un petit bout de mon histoire.

Ce que je perçu est ceci : Mademoiselle Takashi se leva doucement, se racla la gorge et puis n'émit plus aucun bruits. Le silence qui aurait pu être interminable, car je n'en doute pas une seconde, M. Ozu, aurait attendu impitoyablement que réponse lui fut faite, fut interrompu par la voix douce mais assurée de Kaburo. "Si M. le professeur Ozu, le permet, je puis lui répondre avec plaisir". Notre professeur semblait littéralement faire volte-face. Qu'un élève vienne interrompre une interrogation d'un élève était inadmissible et il n'allait pas se laisser faire, il allait réagir promptement, faire taire cet importun qui... mais il ne fit rien! car Kaburo continuait imperturbablement son petit laïus. "Comme tout le monde le sait, et si vous le permettez également, je parlerai des différents extenseurs du carpe qui ne sont pas non plus négligeables, le muscle du triceps brachial est composé de trois parties , le chef latéral, le chef long et le chef médical"... "Quand au carpe, il se décompose de deux extenseurs radial, le long extenseur et le court extenseur, un peu plus bas, nous trouvons l'Anconé qui...". Surtout Kaburo darda pendant tout son exposé ses yeux dans ceux du professeur. Et les baissa qu'à la fin de son exposé. Nul doute que M. Ozu en fut soulagé. Ne jamais baisser la garde est un de nos plus précieux préceptes.

Laissez-moi si vous voulez bien, le plaisir de développé ce petit aparté sur le regard : "les yeux d'un homme sont ce qu'il a de plus précieux".. Selon moi, ce sont ces éléments-là du visage qui sont les plus expressifs et les plus précieux. Plus encore que le mouvement des lèvres ou des muscles faciaux qui peuvent, il est vrai, exprimer avec une réelle intensité toute la gamme des sentiments, que nous, êtres humains, pouvons exprimer et partager, je reste cependant convaincu que les yeux et le regard sont ce qui lient le plus fortement deux êtres, surtout s'ils sont quasi dans un face-à-face. Selon moi, je ne sais ce que Kaburo fit passer comme lueurs dans ses yeux lors de son bref allocution, mais il en résulta que M. Ozu en fut si pétrifié qu'il laissa faire l'élève et subit ce véritable affront en silence. Quand nous sortions de classe, après que notre professeur se remit au déroulement plus classique de son cours, mais d'une voix moins assurée, je vous l'assure, je vis brièvement que Takashi avait repris des couleurs et même, semblait reprendre vie. Je ressentis cela douloureusement. Assurément, nous avions tous vécu brièvement un moment tout à fait inattendu, selon les règles si strictes à l'Okani School, mais je sus également que j'avais perdu quelque chose en ce bref instant. Quelque chose s'était déroulée là sous mes yeux, que je n'avais pas compris. Qui m'avait échappé. Qui n'aurait pas dû m'échapper.

Kaburo. Takashi. Moi. Moi ! ? qu'avais-je fait? Oui, j'avais perdu quelque chose... et cette chose, je le ressentais confusément à présent, était immense, incommensurable. J'avais fauté. J'avais trahi. J'avais trahi Takashi. Je le sus tout aussi confusément. Je ne réfléchissais plus selon une certaine logique, tout simplement, je le sentais, je le vivais. Je l'avais perdue. Je ne savais pas encore pourquoi, mais il n'y avait plus de doute, je l'avais perdue à tout jamais.

Takashi reprend ses esprits

Retrouver le gros homme ne fut pas chose facile. Je dus simplement multiplier les occasions de nous chercher, pour Natya et moi, de quoi manger et j'empruntai volontairement le même chemin que précédemment. J'avais mon mot en poche.

Croyez-moi, il est très facile de copier l'écriture d'une autre étudiante. Il suffit de prétexter qu'on a eu du mal à suivre un cours fort difficile et on demande à plusieurs étudiantes si elles veulent bien vous prêter pour la soirée, leurs notes afin de peaufiner les vôtres. Les examens approchant tout le monde semblait fébriles, mais néanmoins solidaires. Le temps étaient fort justement calculés. Il est vrai que les examens approchaient mais l'échéance n'était pas encore si proche pour empêcher l'échange de nos écrits. Il me suffisait alors de choisir l'écriture qui lui paraissait la plus facile à copier et d'écrire ce bref mot, les mains gantés, cela va sans dire, dans son style.

Ces efforts furent bientôt récompensés. A la troisième tentative, elle le vit au bout de l'allée, son éternel canidé à la laisse. Elle ne fit rien pour laisser croire qu'elle voulait l'éviter ou qu'elle ne l'avait pas vu. Elle avança, les yeux à mi-hauteur, comme il sied à une jeune fille japonaise, bien polie, mais ses épaules n'étaient pas voûtées et il lui semblait qu'il lui passait comme une fluide apaisant tout au long des épaules, puis lentement, très très lentement tout au long de la colonne vertébrale. A quelques mètres de cet homme, si dégoûtant, de cette véritable ordure, elle eu cependant la force de lever ses yeux à la hauteur de siens et lui tendant la main, elle lui dit, d'une façon quasi mielleuse, un peu malicieuse, même : "ceci est pour vous Monsieur!" et lui remit alors le petit mot qu'elle avait eu peaufiné durant toute la soirée.

En bifurquant dans l'allée latérale, elle fut sûre que le gros homme ayant lu les quelques mots inscrits d'une main posée, sûre, innocente, essayait désespérément de capter son regard. Mais Takashi était loin maintenant. Il était temps d'agir.

"Cher Monsieur, ne m'en veuillez pas, j'ai bien saisi votre intérêt à mon égard. Si vous apportez cents yens, vous me trouverez sûrement à une heure du matin, au Parc de la Paix, près de la fontaine, mardi prochain. Soyez là très précisément à cette heure et ce jour-là, je suis une fille désargentée et ne peux que rarement me libérer. J'ai bien vu que m'avez observée plusieurs fois, je vous attends fébrilement. N'oubliez pas l'argent !!!

vôtre... bientôt".

Je

Je... ce que j'ai vu... ce que j'ai cru voir.

Ce soir-là, le soir du jeudi donc, M. Ozu gravit lentement les marches de l'escalier qui partaient des pièces du rez-de-chaussée et menaient aux pièces supérieures. Normalement, M. Ozu aimait travailler dans son petit bureau situé tout à gauche, en mezzanine, juste à côté de leur chambre à coucher, mais sa femme, s'en fut prestement lire un peu au lit après leur bref repas. Ozu ne paru pas s'en offusquer. Sa femme partageait la même profession que lui, mais dans un autre établissement. Il respectait le repos de sa femme car il savait qu'elle pratiquait avec le même professionnalisme, la même dévotion son métier. Serait-ce encore le seul lien qui les liait ? M. Ozu fut tenté brièvement d'y réfléchir, mais il n'était pas taillé pour l'introspection. Il avait à faire et était déjà fort las. L'affront qu'il avait subi en fin d'après-midi ce jour-là fut rapidement dissipé. Il oublierait certainement moins vite ces yeux-là, on dit que certains regards sont loin d'être humains mais... soit, se dit le professeur, je n'ai pas à m'encombrer l'esprit de cela. Le temps est de mon côté. J'oublierai. J'ai déjà tant oublié!

 

Le cours du vendredi n'avait pas à être négligé pour autant et il n'était pas encore temps pour la retraite. M. Ozu se pencha sur son portable et ce fut, comme un peu trop souvent, qu'il rejoignit tardivement sa femme qui était endormie depuis. Déjà plongé dans un demi sommeil, il fut cependant réveillé, à peine une demi-heure après s'être enfin étendu. Oui, incontestablement, quelqu'un avait frappé à sa porte, il était pourtant déjà plus de deux heures matin. Comment cela fait-il que... ? M. Ozu, fit son possible pour sortir silencieusement du lit, si cela était juste le fruit de son imagination, il était inutile, en sus, de réveiller son épouse, tous les deux avaient besoin de leur lot d'heures de sommeil. Il avait pleine confiance dans le système d'alarme de sa maison et il comptait bien jeter un coup aux deux caméras, qui étaient braquées au dehors, balayant l'espace devant le porche. Il ne prit pas la peine d'allumer dans le hall. Il jeta un bref coup d'oeil aux caméras. Cependant, rien d'intriguant n'était capté pas les caméras et ce fut, plus par souci de s'assurer que tout allait bien, qu'il avait vraiment rêver ses coups à la porte, qu'il ouvrit la porte. D'abord, un peu précautionneusement, il est vrai, il l'admettait un peu honteusement d'ailleurs, puis ne voyant rien de louche au dehors, il sorti franchement au delà du porche. La lampe qui aurait dû éclairer l'allée qui lui faisait face semblait éteinte. Cependant, l'éclairage de la rue était si puissante que cela n'était pas dérangeant. Il s'apprêtait à se retourner pour rejoindre sa demeure, en se repassant une petite litanie en forme de mantra "dormir, dormir, dormir enfin..."... A mon sens, ce fut ces dernières pensées. Un superbe uwatenage lui fut asséné à la base du cou...

Ce que j'ai vu... ce que j'ai cru voir... 

Une silhouette toute de noire surgit d'un des bosquets qui bordaient l'allée. Ce homme asséna un formidable coup à un autre homme qui semblait fort ensommeillé et qui après avoir inspecté le devant du porche, voulait se retourner pour rentrer à nouveau. Il n'aurait jamais pu le faire. Surtout après une telle prise. C'était un uwatenage, j'en était formel. Nous l'avions déjà pratiqué quelques fois, mais avec retenue, cela va sans dire, sur le ring. Mais le coup avait été donné avec une tel force, une telle aisance qu'il devait s'agir de l'action d'un Ozeki ou d'un Yokozuna. Je n'eus plus de doute par la suite quand je vis l'homme le visage dissimulé par une cagoule souleverl'homme à terre comme un fétu de paille et le projeter avec force contre la façade de la maison. Il y avait au moins cinq mètres entre l'endroit où l'homme à terre, assurément déjà mort, j'en étais sûr, et la façade de la maison. Cependant, son corps s'écrasa avec la même force qu'au départ, contre les moulures de cette belle maison de maître.

Du moins, c'est ce que j'ai cru voir. Je ne restai pas pour observer les souillures sanglantes sur le mur. Ni si ces traînées alerteraient rapidement un passant un peu moins distrait. Je ne voyais d'ailleurs déjà plus rien : une masse qui s'effondra, bien vite caché par un bosquet. Puis le silence. Le vent qui remue paisiblement les feuilles, l'éclairage de cette rue si paisible. Quasi rien donc. Cela s'était-il vraiment passé quelque chose ? Tout fut si 

rapide !

Kaburo

Kaburo : nous sommes vendredi, nous quittons l'école un peu plus tôt. Nous n'avons pas cours ces deux dernières heures. M. Ozu était malade. J'ai encore un peu de temps avant d'aller au Dojo.

Takashi : je vois Kaburo pensif qui descend les escaliers, nous n'avons pas eu cours ces deux dernières heures car, nous a-t-on dit, M. Ozu était souffrant. Je craignais que nos examens soient reportés pour septembre, mais le Directeur est venu en personne nous annoncé la nouvelle. Si M. Ozu était encore souffrant pour plusieurs jours, il sera remplacé. Sa maladie n'allait pas empêcher le bon déroulement des sessions d'examens. Notre Directeur nous délivra son petit discours d'une voix mal assurée, bien contraire à ses habitudes, il ne regarda personne en particulier et s'empressa de nous inviter à nous rendre chez nous. Visiblement, il était embarrassé. Je n'y pris garde car je pensais qu'il était grand temps d'agir. Que c'était l'occasion ou jamais. Je sortis prestement. J'avais à faire...

Je vois Kaburo pensif qui descend l'escalier, comme d'habitude il baisse les yeux, ne balayant rien de ses yeux froids, comme si rien n'y personne pouvant se trouver dans son champ visuel ne pourrait l'intéresser, le perturber. 

C'est alors que je fis quelques pas en sa direction, puis n'y tenant plus, je lui barrai carrément la route. "Dis, Kaburo... nous avons fini plus tôt aujourd'hui, tu viens boire un verre avec nous. Natya est déjà au café, deux rues plus loin; elle nous attend...".

On a dit tant de choses sur Kaburo. On a dit tant de chose sur son regard, si inexpressif, si intense. Tout ce que je sais, c'est que mon coeur n'arrêtait pas de battre dans ma poitrine et je me demandais vraiment quelle gourde j'étais pour lui débiter une invitation si banale. Et s'il refusait ? Mais il leva sur moi des yeux tout à fait expressifs. Pris à peine le temps pour me répondre, esquissa même un léger sourire et répondit "Mais évidemment Takashi, j'accepte...".

Je : j'ai clairement vu que Takashi barrait la route à Kaburo, je ne sais pas ce qu'elle lui a dit, en tout cas, il lui a répondu rapidement et lui a même souri. Brièvement. Mais il lui a souri. Je l'ai perdue. Je l'ai perdue. J'ai eu la force de les suivre du regard, le coin de la rue n'étant pas loin. J'ai aussi eu le temps de voir que Takashi prit doucement la main de Kaburo. Et je pense l'avoir vu, il ne l'a refusa pas.

Dieu du ciel, pourquoi ce jour-là, ce ne fut pas moi qui me suis levé ? Takashi. Je t'aimais moi aussi...!